‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 33 sur 135 · INTERPRETATION SYMBOLIQUE DE TANNHAUSER · texte numérisé non relu

INTERPRETATION SYMBOLIQUE DE TANNHAUSER

mais parce que la vie moderne a rendu impossible le véritable amour (i).

C'est ainsi que Wagner interprète son drame au lendemain de la Révolution de i848, à un moment où il est luimême révolutionnaire et optimiste, et où il regarde la philosophie de Feuerbach comme la meilleure explication rationnelle de l'univers.

Quelques années plus tard, son point de vue change du tout au tout. C'est désormais dans la doctrine de Schopenhauer qu'il reconnaît l'interprétation philosophique qui correspond le mieux à l'image du monde tel qu'il le conçoit intuitivement. Et, sous l'influence de ces idées nouvelles, il donne de son drame une tout autre explication qu'en i85i. Pour lui le Hollandais, Tannhâuser, Lohengrin, reposent sur une vision ou plus exactement sur une intuition pessimiste de l'univers. Ce qui fait leur grandeur, c'est « la poésie tragique du renoncement, la négation fatale et libératrice du Vouloir- vivre ». C'est ce sentiment qui donne à la musique de Tannhâuser sa profondeur et son accent pénétrant. Mais cette conception pessimiste de l'univers que Wagner, en tant que poète intuitif, exposait sous forme concrète dans ses drames, il n'était pas encore capable de l'exprimer abstraitement sous forme de théories intelligibles à la raison. Bien plus : il y avait une contradiction, dont il n'avait pas conscience, entre ses convictions philosophiques et ses intuitions d'artiste. Il créait spontanément, grâce à son instinct d'artiste, des drames pessimistes qu'il s'efforçait ensuite, sans grand succès, d'interpréter à l'aide des formules d'une philosophie optimiste (2).

(1) Ges. Schr. IV, 279.

(2) Lettre à Rôckel du 23 août 1856, p. 6G.

Les explications de Wagner nous laissent ainsi dans l'incertitude sur le sens précis du drame de Tannhàuser. Est-ce une tragédie chrétienne ? optimiste ? pessimiste ? Faut-il croire le Wagner de i85i ou celui de i856 ? La solution de ce petit problème dépend, je crois, de la solution . qu*on donnera à la question générale de la philosophie de Wagner. Force nous est donc d'indiquer brièvement, dès à présent, comment elle se pose, bien que nous n'ayons à la traiter dans ses détails que plus loin.

Il y a, pour interpréter les contradictions incontestables qu'on découvre dans la pensée philosophique de W^agner, deux théories principales en présence. La première consiste à les expliquer par une évolution historique des opinions de Wagner. On nous dira par exemple que Wagner a été religieux et chrétien avec une tendance au pessimisme jusqu'en i848 ; que de i848 à i854 il est devenu, sous l'influence de Feuerbach, optimiste et athée ; qu'à partir de i854 il s'est converti au pessimisme de Schopenhauer pour incliner de nouveau vers l'optimisme à la fin de sa vie. L'autre solution consiste à affirmer l'unité fondamentale de la pensée de Wagner pendant sa vie entière, sa faculté de concevoir simultanément non par la raison mais grâce à cette faculté d'intuition artistique que nous avons définie précédemment (p. 9) des vérités en apparence con tradictoires ; quelques-unes des variations les plus apparentes dans la pensée de Wagner s'expliquent, dans cette hypothèse, en admettant que, chez lui, la raison ne pouvait pas toujours suivre l'intuition et qu'il exprimait sous une forme imparfaite, à l'aide de formules qui ne rendaient pas exactement sa pensée, les images que lui fournissait spontanément son instinct d'artiste créateur. Nous n'avons pas, pour le moment, à exposer dans le détail ces deux hypothèses, sur lesqv^lles nous reviendrons au chapitre sui-

HYPOTHÈSE « ÉVOLUTIONMISTE » ET HTPOTHÈSE « UNITAIRE »

vant (i). Bornons-nous, pour l'instant, à exposer quelle est, dans l'une et dans l'autre supposition, l'interprétaHop qu'il faut donner à Tannhâiiser.

Si l'on croit à l'évolution historique de la pensée de Wagner, on sera tenté d'admettre qu'il a passé par une période où, peut-être par suite de l'influence des romantiques (qui, comme on sait, remirent à la mode le catholicisme e4 le mysticisme), il a incliné vers un christianisme vaguement ascétique et pessimiste. On remarquera que, jusque vers i848, les croyances philosophiques ou religieuses de Wagner ne sont guère autre chose que les préjugés d'un homme éclairé qui accepte sans trop les approfondir les idées courantes de son siècle. Il croit, comme le musicien du Pèlerinage chez Beethoven, à Dieu, à Beethoven et à la vertu libératrice de la grande musique. Il se représente l'univers comme régi par un Dieu vivant et personnel avec lequel les hommes peuvent entrer ea rapport par la prière. Sur la terre règne le péché ; la civilisation moderne est profondément corrompue et égoïste, incapable de réaliser le bien et de donner le bonheur à l'humanité. Mais les hommes doivent tendre de toutes leurs forces vers l'idéal, vers un idéal lointain de beauté et de pureté qu'ils ne réaliseront pas sur la terre mais qu'ils atteindront un jour dans un au delà mystique, après la mort, si en cette vie ils ont su abjurer tout désir coupable. Tannhduser est, ainsi que Lohengrin, uhù pièce tout imprégnée d'esprit chrétien ou du moins déiste, et

(l)On peut citer comme représentants del'hypothèseévolutionnislaH.Dinger, R.W'atjnersgeislif/eEnlwicIcelKng, Leipzig-, 1892, ou en France, M. Hébert, Trois moments de la pensée de R. Wagner, Paris, 1894 et If. sentiment religieux dans l'œuvre de R. Wagner, Paris, 1895 ; M. Hébert, t.utefois, se défend très expressément de mécouuaitre l'unité delà pensée de V-'agrner; V. Sentiment relig., p. VII s. Cf. Evolution senlimenlale de RA'^'agner, Paris, 1896, p. 6 ss. Comme repiéseiitant de l'hypotlièse unitaire, 'jOus citerons H. St. Chamberlain, R. Wagner, p. 131 ss. 271, etc.

LiC!rrE>;BKr.GER. b

ii4

tannhXuser

contraste fortement avec les drames de i848, qui soiil franchement athées et affirment que Thomme doit trouver son bonheur sur cette terre, en cette vie, et non dans quelque paradis imaginaire (i).

Si l'on croit au contraire à l'unité fondamentale de la pensée de Wagner, on montrera que Tannhàuser est un drame à la fois optimiste et pessimiste, où se trouve affirmée avec la même force la nécessité de l'amour, de la poursuite du bonheur et la nécessité du renoncement. L'homme doit aimer et vouloir comme Tannhàuser ; il doit marcher à la conquête du succès, travailler à là réalisation de l'idéal, croire au bonheur futur de l'humanité, peu importe d'ailleurs, que ce bonheur soit représenté symboliquement, comme félicité supra-terrestre par-delà la mort, ou comme félicité humaine réalisée un jour sur la terre par des générations futures. Et tout de même que l'homme doit vivre et agir, il doit aussi, comme Tannhàuser, apprendre à renoncer ; il doit prendre conscience de la corruption du monde, il doit tuer en lui le désir égoïste. Tannhàuser est donc un grand caractère, tout à la fois parce qu'il a voulu, avec une impétueuse ardeur, connaître toutes les joies humaines, p«irce qu'il a désiré ardemment le bonheur avec Elisabeth et aussi parce qu'il a su renoncer à tout espoir de bonheur, parce qu'il a trouvé la paix dans le renoncement absolu, dans la mort, et non dans la veulerie du désir satisfait. Il faut donc se garder d'établir arlificiellement un contraste entre les drames de la première période, Tannhàuser ou Lohengrin, et ceux de la seconde, V Anneau du Nibelung on Parsifal. Tous les héros do Wagner sont, à des degrés divers, à la fois des impulsifs et des résignés, des optimistes qui tendent vers le

(1) V. Dinger, Wagner's geist. Eutw., p. 25 ss. et surfout p. 30 s.

SYNTHESE DES DEUX INTERPRETATIONS llj

bonheur et des pessimistes qui abjurent la volonté de vivre. Tous ses drames reposent sur cette intuition déconcertante au premier abord pour la raison et la logique, mais dont le cœur sent instinctivement la justesse et la profondeur — de l'égale nécessité et de l'égale beauté de Tamour et du renoncement.

En réalité, ces deux hypothèses, celle de l'unité et celle de l'évolution de la pensée de Wagner, ne me paraissent nullement inconciliables. Elles expriment probablement deux faces différentes de la vérité. Wagner a varié à coup sûr dans ses opinions philosophiques, politiques ou religieuses. Des événements extérieurs et accidentels — la lecture de Feuerbach, la Révolution de 1848, l'étude des doctrines de Schopenhauer, l'amitié du roi Louis de Bavière, le triomphe de l'œuvre de Bayreuth — ont eu sur ses idées une influence très réelle et ont déterminé sa pensée à suivre telle ou telle direction particulière, à adopter telles ou telles formules pour traduire ce qu'il sentait. Mais ces variations sont probablement plus apparentes que réelles : elles portent plutôt sur l'expression de la pensée de Wagner, que sur sa pensée j elle-même. Aussi, tout en changeant sous la pression des circonstances, Wagner est-il probablement resté beaucoup plus identique à laimême que ses théories ne semblent l'indiquer au premier abord. Le critique qui cherche à repenser l'évolution intellectuelle de Wagner doit donc s'efforcer de le comprendre tout à la fois dans sa multiplicité et dans son unité. Ainsi ferons-nous dans l'interprétation du cas particulier de Tannhduser qui nous occupe pour l'instant. Tannliciuser, comme le Vaisseau-fantôme et Lohengrin, appartient à une période de la vie de Wagner où il était surtout frappé par les vices de la société contemporaine ; il souffrait profondément de se sentir en opposition absolue de goûts

1 l6 TANNHAUSER

el d'idées avec le public sans qu'il pût espérer, d'ailleurs, que cet antagonisme dût prendre fin dans un avenir prochain. Sous cette impression, il conçoit avec beaucoup de force la nécessité d'un renoncement absolu au bonheur matériel : l'idéal lui apparaît comme lointain, inaccessible, séparé du réel par un infranchissable abîme ; et, pour exprimer sa pensée, il se sert volontiers des symboles chrétiens qui répondent assez exactement à ses idées. Il peint, comme un chrétien, la corruption terrestre, le péché, la nécessité du repentir, de la conversion, l'espoir d'une vie future bienheureuse, la croyance en un Dieu d'amour qui écoute la prière des hommes et se laisse fléchir par l'intercession d'une sainte. Pourtant il a conscience que son pessimisme n'est pas absolu, que son christianisme est surtout symbolique. Il ne condamne pas la vie en général mais seulement la vie moderne ; il ne veut pas que l'homme renonce au bonheur d'une façon absolue, mais seulement à ce bonheur méprisable et avilissant qui est seul possible au sein d'une civilisation corrompue. Or la croyance à la corruption du siècle fait, selon les circonstances, le chrétien qui aspire au ciel ou le révolutionnaire qui veut détruire l'ordre social présent. Wagner est à la fois et avec une égale sincérité l'un et l'autre ; — un peu plus chrétien jusque vers 1848 — un peu plus révolutionnaire lorsque les événements de 1848 l'inclinent à penser que la régénération de l'humanité est peut-être proche et doit être réalisée dans cette vie. A ce moment il démontre dans sa Communication à mes amis, avec une parfaite bonne foi, que Tannhâiiser n'est pas une pièce spécifiquement chrétienne, mais un drame révolutionnaire comme \ Anneau du Nibelung; — et il a raison. Quelques années plus tard, l'équilibre de sa nature complexe tend de nouveau à se rompre en faveur de l'élément chrétien et pes-

Page 1