‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 34 sur 135 · SYNTHESE DES DEUX INTERPRETATIONS II · texte numérisé non relu

SYNTHESE DES DEUX INTERPRETATIONS II

simiste. Alors, dans ses lettres à Rôckel,il démontre au contraire que c'est le sentiment tragique du renoncement nécessaire qui fait la beauté du Vaisseau- fantôme, de Tannhàuser et de Lohengrin; que V Anneau du Nihelung lui-même est, au fond, un 'drame pessimiste : et il a encore raison. En réalité, pendant toute cette période, sa pensée est restée presque identique à elle-même ; elle n'a fait qu'osciller d'une façon à peine sensible autour de son point d'équilibre.

M Lohengrin

Le sujet de Lohengrin s'est dessiné dans l'imagination de Wagner presque en même temps que celui de Tannhàuser. Il lui fut révélé pour la première fois lorsqu'à Paris, au printemps de 1842, il lut, pour préparer son Tannhàuser, le poème du Tournoi de la Wartbourg. On se souvient que ce tournoi légendaire se termine par une sorte d'assaut d'érudition entre Wolfram d'Eschenbach et Klingsor. Or dans Tune des rédactions du poème, Klingsor interroge Wolfram sur Artus et la Table ronde, et Wolfram riposte en racontant l'histoire de Lohengrin. Ce récit, visiblement surajouté vers la fin du xiii* siècle au poème plus ancien du Tournoi des chanteurs, a été composé par un jongleur originaire de Bavière et ne possède qu'une très médiocre valeur poétique. Wagner n'en vit d'abord ni la portée morale ni l'intérêt dramatique. Il fut rais en défiance par le coloris mystique donné à la légende par le jongleur ; son récit lui rappelait « ces images de saints sculptées, et peinturlurées que l'on rencontre sur les chaussées et dans les églises des pays catholiques (1) ». Peu à peu cependant cette impression déplaisante s'elfaça. Il étudia le mythe de Lohengrin dans ses différentes variantes allemandes ou

(1, Ges. Schr. IV, 28^. Les tendances religieuses du Lukengrin bavarois Sûut eu eliet très visibles : Elsaui accusée par Telramuut prie Dieu sur le conseil de son chapelain. La cloche de la chapelle d'Elsam tinte d'ellemème, saus aucune iutervention humaine, pour appeler un défenseur. Lohenf-'rin mourant de faim en traversant la mer avec son cygne, prie celuici de pécher quelque nourriture pour lui ; le cygne ramène une hostie que Lohengrin partage avec lui, après quoi les forces leur reviennent à tous deus. A Anvers on va à la rencontre de Lohengrin au son des clof'hes, car ies ecclé8U«tiques qui entourent Elsam tiennent le cygne pour un ange, etc.

étrangères ; grâce aux travaux des philologueb, il en comprit mieux l'origine et la signification primitive. Et bientôt cette belle légende lui apparut dégagée de ses ornements superflus, non plus comme un récit spécifiquement chrétien et surnaturel, mais comme un produit du génie populaire, comme un poème tout vibrant d'émotions éternellement vivaces au fond du cœur de l'homme. Il n'eut pas plutôt achevé la partition de Tannhâuser, que, mettant à profit un séjour d'été qu'il fit à Marienbad (i845), avant d'entreprendre les répétitions de son nouvel opéra, il esquissa le plan détaillé d'un drame sur la légende de Lohengrin qui fascina dès ce moment très puissamment son imagination. Pendant l'hiver qui suivit, il écrivit le livret, dont il donna lecture, dans un cercle d'amis, dès le 17 novembre. L'année suivante il se mit à la composition de son drame qui, bien qu'interrompue à tout instant par ses occupations absorbantes de chef d'orchestre, ne lui demanda guère qu'un an. Il commença par le troisième acte qui eon^ tenait le morceau capital du poème, le grand récit du Che-r valier du Saint-Graal (9 septembre i846-5 mars 1847) ; de là il passa au premier acte (12 mai-6 juin 1847), puis au second acte (18 juin-2 août 1847) pour terminer par le prélude qui porte la date du 28 août 1847. La partition, entièrement terminée vers la fin de mars 1848, fut aussitôt soumise à la direction de l'opéra de Dresde et acceptée par celle-ci. Les événements de 1848 et le soulèvement du mois de mai 1849 auquel Wagner prit part empè chèrent, ainsi que nous le verrons plus loin, Lohengrin d'être joué à Dresde. La première représentation n'eut lieu que le 28 août i85o, à Weimar, sous la direction de Liszt, à qui Wagner, exilé d'Allemagne, dut confier l'exécution de son nouveau chef-d'œuvre.

La légende alleu>ande de Lohengrin se rencontre soms

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sa forme la plus simple à la fin du Parzivâl de Wolfram d'Eschenbach. Il nous présente une duchesse de Brabant dont il ne dit pas le nom, princesse aussi vertueuse que riche et noble ; recherchée par de nombreux prétendants, elle les refuse tous, non par orgueil, mais parce qu'elle ne veut se donner qu'à l'époux que Dieu lui enverra. En vain ses barons la blâment de ne pas leur donner un seigneur; malgré leurs menaces, elle persiste dans sa résolution. Alors paraît, traîné par un cygne, Loherangrîn, fils de Parzivâl, envoyé de Montsalvat, le royaume merveilleux du Graal, vers la pieuse duchesse. Il débarque à Anvers, excitant, par sa noble prestance, l'admiration générale: « Madame, dit-il, si je dois devenir le seigneur de ce pays, je perds ailleurs un aussi beau royaume. C'est pourquoi écoutez la prière que je vous fait : ne me demandezjamais qui je suis ; à cette condition je resterai toujours auprès de vous. Mais, si vous n'obéissez pas à cet avertissement. Dieu me rappellera là où il sait bien. » La duchesse s'engage par serment à ne pas enfreindre cette défense et devient la femme de l'inconnu. Pendant quelques années elle vit à ses côtés, heureuse et respectée, et lui donne de beaux enfants. « Beaucoup de gens en Brabant, ajoute le poète, connaissent encore l'histoire des deux époux, comment il vint et comment il s'en alla, combien de temps il resta et comment la question de la duchesse l'obligea de partir. C'est à regret qu'il la quitta. Son cygne aimé le vint quérir, traînant une belle nacelle. De ses richesses, il laissa là-l^as une épée, un cor, une bague. Ainsi s'en fut Loherangrîn; il était, nous est-il conté, fils de Parzivâl; des routes inconnues, sur terre et sur mer, le ramenèrent dans le royaume du Graal (i). » Les mêmes données essen-

(1) Parzivâl, éd. Bartsch, livre XVI, v. H55 ss. et 1180 a».

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