WAG^EH EX LES PARTIS POLIIIQUES
velle basée sur la liberté et sur l'amour. Wagner sympalliisait doûc avec les révolutionnaires de toutes nuances, mais, sur un seul point : la négation du présent. Par ses idées constructives, par ses intuitions géniales sur la société future, sur le régime politique idéal d'une Allemagne régénérée, Wagner ne se classait, en réalité, dans aucun des partis qui s'agitaient, à ce moment, en Saxe.
Il n'était pas socialiste, car s'il exécrait le règne du capitalisme et demandait l'abolition de la propriété, il regardait le communisme, le partage égal des biens, comme « la plus ridicule et la plus stupide de toutes Ws doctrines », comme une utopie dangereuse et irréalisable (i). Il n'était pas davantage républicain ni démocrate, car, fidèle à l'un des plus antiques instincls de la race germanique, il concevait à la têbe du peuple libre un roi fort et puissant, investi de la confiance de ses sujets, représentai. t visible de la nation et de la race, un clief comme cet er. pereur Henri l'Oiseleur qu'il avait fait paraître avec tant de grandeur et de majesté dans Lohengrin, ou comme Frédéric Barberousse dont il songeait, en ce moment même, à faire le héros d'un grand drame historique. 11 n'était même pas hbéral, car s'il estimait que le roi devait être soustrait à l'influence exclusive de la noblesse et à la tutelle d'une aristocratie dégénérée, il condamnait avec la plus grande énergie le principe même de la monarchie constitutionnelle oîi le roi est contrôlé et paralysé par une représentation nationale, humilié par conséquent dans sa dignité de souverain et d'homme (2). Il lui était donc difficile de se dissimuler à lui-même qu'entre ses aspirations et celles des révolutionnaires de 1848 l'écart était considé-
(1 Dîtcours de Wagner au Valerlanduverein, daud bi..gi,r, /î. Warfner's gcisi. l'ntw. p. 120 s.
(2) lijid., p. 110 s. et 132 88.
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rable. Comment fut-il conduit, malgré tout, à prendre rang à Textrème gauche radicale et socialiste des démocrates ■saxons et à se mêler ainsi à une foule dont il ne partageait l'à coup sûr presque aucune des passions ?
Ce qui le détermina tout d'abord à s'intéresser au mou- 'vement révolutionnaire, ce fut la sympathie instinctive ique lui inspira, dès le début, ce soulèvement des humbles et des faibles contre les puissants du jour. « Jamais je ne m'étais vraiment occupé de politique, écrivait-il peu de temps après sa fuite de Dresde. Je me souviens fort bien ne m'être intéressé aux événements politiques que dans la rrnesure où j'y voyais une manifestation de l'esprit de la Révolution, une révolte de la pure nature humaine contre de formalisme politique et juridique ; à cet égard, un cas jcriminel avait pour moi le même intérêt qu'une action politique. Toujours je prenais nécessairement le parti de ceux qui souffraient, et ce, en raison même de l'oppression contre laquelle ils réagissaient : jamais aucune idée politique constriiclive ne pouvait me faire renier cette sympathie (i). » Jadis, lorsqu'il était encore chef d'orchestre à fliga, Wagner s'était vivement intéressé à un jeune mal- *faiteur qui lui avait dérobé divers effets et avait en outre commis quelques autres menues peccadilles ; et il avait chaudement intercédé en sa faveur (sans succès d'ailleurs), pour qu'il ne fût pas déporté en Sibérie. C'est évidemment ce même instinct de révolte contre l'égoïsme utihtaire de la société, contre la froide impassibilité de la justice humaine qui le portait à s'intéresser, en 1848, aux socialistes saxons.
Une autre raison, toute personnelle celle-là, le poussait à se mêler aux révolutionnaires. Ceux-ci comptaient, en
(1) Ges. Schr. IV, 308 *.
INFLUENCE DE RÔCKIir. I/Jq
eTet, dans leurs rangs un de ses amis les plus intimes, Auguste Rockel, qui joua un rôle important dans cette période de son existence et l'entraîna dans le mouvement révolutionnaire beaucoup plus loin, probablement, qu'il ne serait allé s'il eût été abandonné à ses propres inspirations. Certains biographes de Wagner se montrent fort durs pour Rockel, qu'ils nous représentent comme le mauvais génie de Wagner, comme un caractère aigri et envieux, haïssant les heureux de la vie, comme un démagogue borné, sans idéal, sans aspirations élevées, san«» poésie (i). Ce jugement sévère est infirmé par le témoignage de Wagner, qu'il est bien difficile de récuser entièrement. Wagner et Rockel étaient entrés à la même époque au théâtre de Dresde, l'un en qualité de Kapellmeisler, l'autre avec le titre moins élevé de chef de musique {Musikdireçtor) ; or Rockel sentit si profondément la supériorité de son collègue qu'il renonça spontanément à faire jouer ses propres opéras, mit de côté ses ambitions artistiques et se dévoua entièrement au succès de son ami. Wagner parle de Rockel comme du seul homme avec lequel il fût en communion d'idées dans sa solitude mtellectuelle de Dresde. Après l'insurrection, quand Rockel, tombé entre les mains de la réaction triomphante, fut cYifermé dans la prison de Waldheim, Wagner resta en correspondance avec lui. Dans les lettres de Wagner qui ont été récemment publiées, Rockel nous est dépeint comme un esprit plutôt net que profond, comme un homme d'action dont Wagner admire l'inébranlable vitalité et la fraîcheur d'enthousiasme, comme un politicien né, qui aime à manier les hommes et ne se laisse pas rebuter par l'ingrate mission de se mêler à la foule des sots et des médio-
(1) Dingw, R. Wagner's geisi. Enlw., p. 1~0 ss.
Gres, comme un optimiste incorrigible gardant intacte, à travers les pires épreuves, sa foi dans le bonheur fin il do l'humanité. En i8/j8, il prit une part active et énergique au mouvement révolutionnaire, devint un des chefs de 'a démocratie la plus avancée, fut élu député à la seconde Chambre saxonne et publia, du 26 août i848 au 29 avril 1849 l<îs Volksblâlfer, un des journaux les plus violents du parti révolutionnaire. C'est probablement par suite de son amitié pour Rockel que Wagner se lança, lui aussi, dans la politique miHtante. D'une part, il s'exagéra la valeur intellectuelle de son ami et le crut, vers cette époque, beaucoup plus semblable à lui-même qu'il ne l'était réellement (i); tout naturellement, d'autre' part, Rockel personnifia à ses yeux les aspirations de la démocratie saxonne ; et cette illusion contribua sans doute à lui inspirer pour les révolutionnaires plus de sympathie qu'il n'en aurait eu s'il les avait obsei'vés directement et non à travers la personne d'un ami.
Un autre mobile enfin le détermina à l'action, Wagner croyait de toutes ses forces à la légitimité de cette Révolution idéale qu'il rêvait; or il croj'ait discerner, dans le mouvement de 1848, une aspiration confuse vers cette régénération de l'humanité qu'il appelait de tous ses vœux. Et il estima dès lors qu'il était de son devoir strict d'éclairer la démocratie sur ses véritables intérêts, de l'empêcher de dévier de sa voie et de tomber dans des excès funestes, de lui montrer aussi clairement que possible le but idéal vers lequel elle devait tendre [2). Cette foi dans l'inlluence des
(1) La corresponilance de Wnc'ner avec R"irkel nous montre comment Wagner perçoit de plus en plus distinctement les différences essentielles qui le séparent de Rockel; V. surtout p. 32 s., 48, 73, 82 s., etc ; il ne cessa p:is d'ailleurs de l'estimer et de l'aimer jusqu'à sa mort en 1876.
(2) Voir en particulier sa lettre du 18 juin 1848 à Lûttichau, publiée en fac-similc par Chamberlain, R. Wngne»' p. 51.
PROJET DE RÉFORME DE l'OPÉRA ROYAL l5l
idées générales sur la marche des événements humains n'était peut-être qu'une illusion, mais c'était une illusion à coup sûr généreuse. 11 est hors de doute que Wagner se trompa sur le sens et sur la portée des événements de i8i8- 1849, qu'il n'avait à aucun degré le sens de la poH tique pratique ; que loin, de diriger les démocrates saxons conformément à ses vues, il fut au contraire entraîné par les véritables meneurs du parti révolutionnaire à des actes qu'il n'avait aucun intérêt à commettre. Mais ces erreurs de conduite ont leur-principe dans un sentiment des plus respectables. Wagner montra plus de grandeur d'âme et de courage en exposant, mal à propos peut-être, sa vie pour ses idées et en se lançant à corps perdu dans des aventures où il n'avait rien à gagner, que s'il s'était drapé dans sa dignité d'artiste et avait assisté, les bras croisés, à la marche des événements sans rien tenter pour faire triompher ce qu'il croyait être la cause de la vérité et de la justice.
La première fois qu'il eut à intervenir dans les affaires; publiques, ce fut pour défendre les intérêts de l'art menacés par la révolution. Il apprit en effet, peu de temps après les journées de mars, que les députés radicaux nouvellement élus à la Chambre saxonne se proposaient, au moment de la discussion de la liste civile, de supprimer la subvention allouée au théâtre royal, sous prétexte 'que ce théâtre n'était qu'un objet de luxe inutile et coûteux. Or Wagner estimait d'une part que, dans l'état présent, le théâtre royal méritait pleinement les critiques que lui adressaient les députés saxons, mais qu'on pouvait, par une réforme appropriée, le transformer en un véritable institut d'art appelé à exercer dans tout le pays une influence bienfaisante et civilisatrice ; que, d'autre part, il importait de maintenir à ce théâtre l'ancienne subvention qui, en affranchissant la direction del'obligation de se con-
l52 WAGNER RÉVOLUTIONNAIRE
former toujours et parlout aux goûts du public, pouvait seule lui permettre de se consacrer en toute indépendance à sa mission artistique. Il esquissa rapidement un projet d'organisation de ce « théâtre national saxon » qu'il voulait substituer à l'ancien théâtre royal et obtint du minisire Oberlânder une audience dans laquelle il lui exposa ses idées. Il espérait que le ministère s'approprierait ses vues, les soumettrait directement à l'approbation du roi et les présenterait ensuite comme projet du gouvernement à la Chambre saxonne. Mais Oberlànder lui fit observer que, si l'on suivait cette procédure, on courait à un échec certain : la Cour se montrerait certainement hostile à un projet dont l'un des articles principaux était le remplacement de l'intendant désigné par le roi, par un directeur élu par les comédiens et auteurs dramatiques du royaume ; mieux valait donc, dans l'intérêt même de la réforme projetée, que Wagner s'entendît avec un député de la Chambre saxonne qui proposerait de transférer la subvention théâtrale de la liste civile au budget de l'État. Wagner était donc incité par le ministre lui-même à se mettre en rapport avec les députés et à se lancer ainsi dans la politique militante.
Une seconde occasion se présenta bientôt, pour Wagner, de se montrer sur la scène politique. Il s'était formé après les journées de mars, en Saxe comme dans beaucoup d'autres États allemands, une Association patriotique ( Vaterlandsverein), où se coudoyaient les démocrates de toutes les nuances, depuis les libéraux monarchiques jusqu'aux socialistes, et où se discutaient les questions politiques du jour. Rôckel était l'un des membres les plus actifs de cette Association ; aussi Wagner se décida-t-il, sous l'influence de son ami, et aussi par suite de ses convictions personnelles qui le faisaient sympathiser avec le parti dé" mocratique le plus avancé, à se faire inscrire sur les listes
DISCOURS DE WAGNER A l'aSSOCIATION PATRIOTIQUE l53
de l'Association. Il ne se rendit d'ailleurs que rarement aux réunions qu'elle organisait et ne se mêla d'abord jamais aux débats. Mais cette attitude de spectateur passif n'était guère conforme à son caractère ; il ne tarda pas à sortir de son rôle d'observateur et se prononça précisément sur une question brûlante entre toutes, et qui passionnait à ce moment les esprits : celle du maintien ou de l'abolition de la royauté. Dans un article publié le i4 juin i848 dans le Journal de Dresde et lu par lui le lendemain à l'Association patriotique, il formula à sa manière le programme de la Révolution et indiqua par quelles voies il devait être réalisé.
Quel doit être, se demandait-il, le but de la réforme démocratique ? D'abord de créer l'union du peuple tout entier, actuellement divisé en une série de castes isolées les unes des autres et souvent hostiles. De là, la nécessité de certaines réformes politiques : abolition des privilèges et titres de noblesse, suppression de la Chambre haute, établissement du suffrage universel, substitution du « peuple armé » à l'armée permanente et à la garde nationale. Mais ce n'est là qu'un premier pas sur la voie du progrès. Plus essentielles encore que les réformes politiques sont les réformes sociales qui doivent assurer le bienêtre matériel et spirituel de la nation ; elles peuvent se résumer d'un mot : abolition de l'argent, du « pâle métal » qui asservit et déshonore l'humanité. A la place du régime capitaliste doit s'établir, non pas le communisme, le partage mathématiquement égal des biens et des revenus, utopie irréalisable et qui engendrerait la pire des barbaries, mais un régime harmonieusement combiné d'associations de production, échangeant fraternellement les produits de leur activité et coopérant librement à l'entretien et au bonheur de la communauté. Enfin il ne suffit pas que la
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réforme soit locale ou même nationale ; il faut qu'elle s'ctenîe au delà des frontières d'Allemagne, qu'elle apporte le bonheur au genre humain tout entier. Si tel est le programme de la Révolution, pourquoi le roi de Saxe, ce prince éclairé, pénétré de ses devoirs, aimé de tous ses su;( ts, ne pourrait-il pas rester à la tête de son peuple et le conduire sur la voie du progrès ? Royauté et Monarchie ne sont pas synonymes. L'éternel eanenDÙ. de la démocratie, g' e&i\e monarque qui, à la tête d'une poignée d'aristocrates, prétend exercer le pouvoir personnel au profit d'une minorité et tenir en tutelle ses sujets ; entre la Monarchie et la République, il y a un antagonisme nécessaire qui se terminera nécessairement par la défaite de la Monarchie. Mais il n'}' a pas la même opposition enlre la République et la Royauté. A la tête d'un peuple libre on conçoit qu'il puisse y avoir un chef„ un roi, qui serait le premier citoyen de la nation, qui serait porté à ce poste suprême par le consentement et l'amour de tous les citoyens libres, et qui se considérerait lui-même, non comme un souverain qui commande à des sujets, mais comme un homme libre placé à la tête d'hommes libres, comme le représentant de la nation, le premier citoyen de l'Etat. Rien n'empêcherait le roi de Saxe d'accepter ce rôle glorieux entre tous : il émanciperait lui-même ses sujets ; il proclamerait la Saxe un État libre; et dans la loi constitutive de cette République, il serait statué que le pouvoir exécutif suprême résiderait dans la dynastie royale des Wettin et s'y transmettrait de génération en génération par ordre de primogéniture (i).
Ce discours curieux, dans lequel Wagner essayait de
(1) Le discours de Wagner au Valerlandsverein n ét(5 souvent réimprimé. On le trouve in extenso dans les ouvrages de Diiiger (p. loT ss.l et de Gfaseuapp [R. Wagner II, p. 458 ss).
JÉSUS DE NAZARETH l55
concilier son loyalisme de sujet saxon avec ses opinions démocratiques et de jeter les bases d'un compromis entre les traditions du passé et les principes de la révolution, ne pouvait avoir et n'eut en effet pour lui cpie des conséquences désagréables. Les radicaux et socialistes durent, selon toute apparence, trouver Wagner bien royaliste et beaucoup trop peu précis dans ses revendications. Et dans les cercles officiels, d'autre part, on fut très irrité et scandalisé des doctrines professées par un fonctionnaire attaché à la Cour. L'intendant de Lùttichau fît des remontrances àFtmprudent KapeUmeister, qui riposta à son tour par une longue lettre justificative ; et cette maladresse de conduite fut pour lui l'origine d'une série de tracas qui exaspérèrent Timpressionnable artiste et achevèrent de le dégoûter de sa situation de Dresde.
Pour faire diversion à ses préoccupations, il ébaucha pendant l'été et l'automne de 1848, des drames nouveaux : la Mort de Siegfried achevée à la fin de l'année et un plan de drame historique sur Frédéric Barberousse, dont nous nous occuperons au chapitre suivant ; enfin /es«s c/e Nazareth, l'œuvre la plus curieuse de cette époque et qui mérite d'arrêter notre intention, car elle contient l'exposé le plus intéressant et le plus complet du credo révolutionnaire de Wagner (1),
Jésus de Nazareth est resté inachevé. Mais Wagner a composé non seulement une esquisse de l'action extérieure
(1) Noufs ne prétendons pas que Jésus de Nazareth soit, comme on l'a souvent dit, une piène uniqnejnent révolutionnaire ni surtout nnarchiste, On y trouve à coup sûr aussi le plus profond respect pour « l'auguste personnalité du Sauveur » (M. Hébert, le Senlim. relig. 63), et la couclusiou du drame est pessimiste comme celle de Lohengrin. Jésus de Nazareth fo^me donc l'anneau intermédiaire entre Taniihâi/ser ou Lohengrin d'une part, et l'Anneau du Nibelung de l'autre : il est plus révolutionnaire et moins chrétien que Tannhàuser, mais moins révolutionnaire et plus cltrétien que X Anneau,
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du drame, qui devait retracer quelques scènes caractéristiques de la vie de Jésus et se terminait par la mort sur le Calvaire, mais aussi une analyse détaillée et fort curieuse de l'action intérieure, des idées et des sentiments qu'il se proposait d'exprimer sous forme symbolique dans son poème. L'idée maîtresse du drame projeté nous est ainsi exposée avec une clarté qui ne laisse rien à désirer.
Wagner se proposait de nous montrer en Jésus-Christ le prophète inspiré de la société future, le représentant de l'humanité idéale, pure de toute souillure et de tout péché, qui descend parmi les hommes dégénérés, met à nu les vices d'une civilisation corrompue et prêche le retour au bien, la régénération par l'amour. « Je vous délivre du péché en vous annonçant la loi éternelle de l'esprit ; cette loi, c'est l'amour : quand vous agirez par amour, jamais vous ne pécherez (i). » Cette parole que Wagner met dans la bouche du Christ, résume toute l'idée philosophique du drame. Wagner admet que Dieu et l'homme ne font qu'un à l'origine, que les premiers hommes vivaient, par suite, innocents et inconscients, conformément à la loi divine, ou, ce qui revient au même, à la loi de nature. Peu à peu la conscience leur vint : ils distinguèrent l'utile du nuisible et appelèrent l'utile le bien, le nuisible le mal. Alors ils opposèrent le bien au mal ; ils crurent que le bien seul venait de Dieu, que le mal venait de l'imperfection de la nature humaine. Et, au lieu de suivre la loi divine, qui les eût conduits, par d'incessants changements, de progrès en progrès, jusqu'à la plus haute félicité, ils instituèrent des lois humaines par lesquelles ils prétendirent fixer avec précision le bien et le mal, le juste et l'injuste; et ils créèrent l'État, afin qu'il veillât à
(1) Jésus von Nazareth, p. 27 B.
LA tAJllLLJi ET LA PROPRIÉTÉ ibj
l'observation des lois parmi eux. Mais ces lois, incomplètes, imparfaites en leur rigidité, devinrent la cause des pires douleurs de l'humanité, car elles affaiblirent parmi les hommes la conscience de la loi divine avec laquelle elles se trouvaient souvent en conflit, et donnèrent ainsi naissance à la notion du péché.
Voyez, par exemple, la première de ces lois humaines, celle sur qui repose la famille, la loi du mariage. Elle est bien, à l'origine, une conséquence de la loi d'amour. L'union librement consentie de l'homme et de la femme, où chacun trouve en l'autre son complément naturel, est la source de la plus haute satisfaction concevable pour les deux époux, et il est bon, par suite, que cette union soit durable. La loi divine veut donc que l'homme et la femme unis par lamour s'appartiennent l'un à l'autre jusqu'à ce que la mort les sépare. Delà aussi les lois humaines proclamant la sainteté du mariage, les droits et les devoirs qu'il confère aux époux. Mais ne voit -on pas que ces lois peuvent entrer en conflit avec la loi divine qui leur a donné naissance ? Elles proclament l'union indissoluble du mari et de la femme ; or cette union, légitime quand elle a pour base un amour réciproque, devient la plus inique des tyrannies dès que l'amour est absent. La loi humaine est impie lorsqu'elle proclame que la femme qui a épousé un homme sans amour lui doit une éternelle fidélité, car elle entre en conflit avec la loi naturelle qui veut que la femme aime et cherche parmi les hommes celui à qui elle peut donner le bonheur et par qui elle peut le trouver. « La loi dit : Tu ne commettras point adultère! Mais moi, je vous dis : Vous n'épouserez pas sans amour. Un mariage sans amour est rompu sitôt conclu, et qui a épousé sans amour a rompu la foi du mariage. Si vous suivez ma loi, comment la violerez-vous jamais, puisqu'elle vous ordon-
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nera de faire ce que désirent votre cœur et votre âme ? Mais, si vous vous unissez sans amour, vous vous liez contre la loi de Dieu, et ce péché vous conduit à transgresser la loi humaine et à rompre la loi du mariage (i). »
Impàe, de même, est la «seconde des lois fondamentales de la société, la loi de la propriété. Chaque homme, de par la loi divine, a le droit de jouir de la nature et d'y chercher la satisfaction de ses besoins ; mais la loi de la propriété consacre seulement le droit de jouissance exclusive : or c'est là un crime contre la loi divine. « C'est une bonne loi que : « Tu ne déroberas point eii tu ne convoiteras « point le bien de ton prochain. » Celui qui la transgresse commet un péché ; mais moi je vous préserve du péché en vous enseignant : « Aime ton prochain comme toi-même », et, par suite : ne cherche pas à amasser des trésors et à dépouiller ainsi ton prochain, à le mettre dans le besoin, car, en plaçant ton bien sous la protection de la loi des hommes, tu induis ton prochain à pécher contre la loi... Celui qui amasse des trésors que les voleurs peuvent dérober, celui-là a le premier transgressé la loi, car il a pris à son prochain ce qui était nécessaire à celui-ci. Oui donc est alors le voleur? Celui qui a pris à son prochain ce dont celui-ci avait besoin, ou celui qui a pris au riche ce dont le riche n'avait pas besoin (2) ? »
Ainsi les lois humaines ont apporté dans le monde le snandale et le péché. C'est pourquoi Jésus est venu pour les abroger, pour abolir le péché et proclamer la loi d'amour. « Le monde n'est point souillé de péché ; il est parfait comme Dieu qui le créa et qui le conserve; pure est toute créature qui vit en l'univers, car sa vie est l'amour de
(1) Jésus von Nazarelh, p. 33,
(2) Ibid., p. 34 s.
l'évolution naturelle de l'homme 159
Dieu, et la loi selon laquelle elle vit est la loi de ramour. Ainsi vécut, lui aussi, l'homme jadis au temps de son innocence, mais la connaissance du bien et du mal, de l'utile et du nuisible le fit sortir de lui même et il vécut selon d^s lois qu'il se fit lui-même pour sa perte. Et maintenant j<^, fais rentrer l'homme en lui-même, en lui enseignant à reconnaître Dieu en lui-même et non plus au dehors de lui : mais Dieu est la loi de l'amour ; et, quand nous saurons cela et que nous agirons selon cette loi, ainsi que chaque créature agit mais sans le savoir, nous serons Dieu luimême : car Dieu est la conscience de soi (1). »
Que l'homme vive donc selon la loi d'amour, comme le lui enseigne la nature entière. La plante naît d'un germe qui constitue en quelque sorte son individualité ; ce germe se développe, puis il fructifie et se multiplie, et marche ainsi vers sa propre destruction, qui est achevée par la mort. Suivant le même rythme s'accomplit la destinée de l'homme : pendant sa jeunesse, il est réceptif, égoïste ; il emprunte au monde extérieur ce qu'il lui faut pour développer son moi physique et spirituel ; puis, quand il a atteint sa maturité, il est poussé par la loi de nature à répandre hors de lui sa sève et sa vie, à se mulliplier, à se déprendre ainsi de lui-même et à vivre pour les autres; enfin, quand il s'est dépensé tout entier, quand il a consumé sa force au profit des autres, alors le cycle de son existence individuelle est accompli, et il meurt après avoir restitué à l'univers ce que l'univers lui avait donné. Il faut que l'homme prenne conscience de cette loi suprême qui règle sa vie consciente comme l'inconsciente évolution de la plante, et qu'il accepte sans inutile révolte le sacrifice naturel et nécessaire de son égoïsme. La nature
(1 Jes :3. von Nazareth, jp. 4S s.
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d'ailleurs ne nous a pas rendu cette résignation trop difficile. Quant aux âges primitifs, le patriarche, après avoir donné la vieàunenombreuselignée, arrivait, chargé d'ans, au terme naturel de ses jours, il s'endormait sans regret dans la paix de la tâche accomplie. La mort n'est devenue terrible que quand l'homme s'est révolté contre celte loi suprême de toute existence finie, quand, arrivé à l'âge viril, il a cherché sa satisfaction non plus dans l'accomphssement de l'évolution naturelle mais dans l'acquisition de la i'ichesse et de la puissance ; la mort alors lui apparut, au terme de ses jours, comme la destruction brutale d'un égoïsme qui cherche à se prolonger hors des limites naturelles. Mais, si l'homme rentre dans l'ordre, si connaissant mieux sa destinée il abdique son égoïsme au profit de sa famille, puis, étendant sans cesse le cercle de ses affections, au profit de sa patrie, et enfin du genre humain tout en lier ; alors, au soir de ses jours, il pourra, comme l'antique patriarche, accueillir la mort le front serein et l'âme apaisée, car il se sera dépris de sa vie individuelle pour vivre de la vie générale de l'espèce elle-même.
Telle était la loi nouvelle que Jésus apportait aux hommes. Mais les hommes, endurcis dans le mal, ne l'écoutèrent point. Sa destinée, dans le drame de Wagner, c'est l'histoire du juste qui se révolte contre la méchanceté et la sottise de ses contemporains, mais qui, seul contre tous, doit nécessairement succomber dans la lutte, et qui, finalement, aspire à la mort non par dégoût de la vie, mais parce que la mort est la seule protestation que l'individu isolé puisse opposer au triomphe du mal. Dans Lohengrin, Wagner avait chanté ses tristesses d'artiste isolé et incompris, cherchant en vain à trouver parmi les hommes l'amour confiant dont il avait besoin. Dans Jésus de Nazareth il nous dit ses déceptions de réformateur, sa douleur en
SIGNES PRÉCURSEURS DE LA CRISE DE l849 ^^l
face du spectacle du mensonge et de l'hypocrisie, le sentiment déprimant de son isolement, de son impuissance à régénérer, sans être secondé par personne, une société frivole et corrompue, et ses aspirations vers la mort, qui, auK heures sombres, lui semblait être le seul dénouement possible de sa révolte obstinée contre la société entière (i).
Déjà pendant qu'il travaillait à Jésus de Nazarelh Wagner n'espérait plus que la régénération de l'humanité la substitution de la loi d'amour aux lois humaines, pourrait se faire pacifiquement. Vers le début de 1849, ^^s espérances dont il s'était bercé après les journées de mars achevaient de se dissiper. Il se sentait à la veille d'une catastrophe imminente. Les signes menaçants se multipliaient autour de lui. Son ami Rôckel avait perdu sa olace de directeur de musique et poursuivait dans les Volksbldlter une campagne toujours plus violente contre la réaction. L'intendant de Ltittichau renonçait à faire représenter Lohengrin à Dresde et faisait arrêter les préparatifs déjà commencés pour la mise en scène de cet opéra A partir de la fin de décembre 1848, les drames de Wagner, malgré l'attrait qu'ils exerçaient toujours sur le public, disparaissaient de l'affiche du théâtre. Au mois de février Lùttichau faisait comparaître solennellement Wagner devant lui, lui reprochait de fomenter l'indiscipline parmi les artistes du théâtre, lui exprimait dans les termes les plus blessants son mécontentement sur la manière dont il s'acquittait de ses fonctions, et annonçait l'intention d'adresser à ce sujet un rapport au roi. Wagner sentait fort bien que la crise qui se préparait pour lui n'é!ait qu'un épisode de la grande crise que la Saxe, que l'Alle-
;i) Ges. Schr. IV, 331 ss.
LiCHTENBEBGER,
l*->^ WAU.NEU RÉVOLU nONiNAlRE
magne entière allendail (l'un ziniuLnl à l'autre, dans une douloureuse anxiété. Il lui semblait que les puissances du passé et celles de l'avenir se dressaient irréconciliables les unes contre les autres, et que la bataille décisive allait se livrer d'un instant à l'autre. Sous cette impression il écrivit, le 8 avril, dans les lolksblâtter de Rôcltel un article dans lequel il célébrait, sur le ton du lyrisme le plus exalté, la venue des temps nouveaux.
« Oui I s'écriait-il, le vierx monde va tomber en poussière, et le nouveau monde va sortir de ses ruines, car la sublime déesse de la Révolution accourt sur l'aile des tempêtes, la tôle ceinte d'une auréole d'éclairs, Tépée d'une main, la torche de l'autre, l'œil sombre, courroucé, le regard glacé... » Elle sème la terreur dans le cœur de ceux qui se cramponnent anxieusement au passé, courtisans, fonctionnaires, gens de bourse, hommes d'Etal ou bourgeois craintifs. « Malheureux, crie Wagner à ce troupeau d'égoïstes effarés ! lève les yeux, et regarde là-bas sur la colline, où des milliers et des milliers d'hommes sont assemblés et attendent, le cœur tressaillant de joie, l'aurore du jour nouveau. Regarde, ce sont les frères, tes sœurs, ces infortunés, ces miséreux qui de la vie n'ont connu encore que la souffrance, étrangers jusqu'alors sur celte terre faite pour la joie ; eux tous attendent cette révolution qui t'angoisse comme la libératrice qui les arrachera à ce monde de misère et qui créera un univers nouveau où tous trouveront le bonheur, » Ce sont les ouvriers des fabriques, qui produisent en abondance les objets les plus variés, et qui pourtant vivent dans le dénuement, car les produits de leur travail ne sont pas à eux, mais au Riche qui possède le capital. Ce sont les paysans qui cultivent patiemment la terre féconde et pourtant meurent de faim, car les fruits de leur labeur ap-
ARTICLE Dli WAGNER SlJjU LA RÉVOLUTION l03
partiennent au Puissant qui possède la terre. Tous ces déshérités de la vie, aijx visages creusés par les chagrins^ pâlis par la mistre, écoutent avec transport le bruit de la tempête qui leur apporte Je salut de la Révolution :
« Je suis la vie, leur crie la déesse, la vie qui sans cesse crée et sans cesse transforme toute chose ! Où je ne suis pas est la njort I Je suis le rêve, la consolation, l'espoir de ceux .qui souffrent ! Je viens à vous pour briser toutes les chaînes qui vous oppriment, pour vous délivrer de l'étreinte de la mort et verser dans vos membres une nouvelle vie. Tout ce qui subsiste doit disparaître, c'est la loi éternelle de la nature, la condition de la vie, et moi, réternelLe des^ tructrice, j'accomplis la loi et crée la vie nouvelle. Je détruirai de fond en comble cet ordre de .choses, car il est né du péché, et sa fleur est la misère,, et ses fruits soDit le crime. Je détruirai toute domination d'un homme sur d'autres, des mort^ sur les vivants, de l,a matière sur l'esprit ; je briserai le pouvoir du Puissant, de la Loi, de la Propriété. Que l'homme ait pour seul maître sa propre volonté, pour seule loi son />ro/jre plaisir, pour seul avoir sa propre forée; car il n'y a rien de sacré que V homme libre, et rien n'est audessus de lui...
« Je détruirai cet ordre de choses qui divise l'humanité en peuples ennemis, en puissa^ts et en faibles, en privilégiés et en déshérités, en riches et en pauvres, car elle fait de tous des malheureux. Je détjruirai cet ordre de choses qui fait de ipillions d'êtres humains les esclaves ,(Je queltques-uns et de ces quelques-uns les esclaves de leur propre puissance et de leur propre richesse. Je détruirai cet ordre de choses qui sépare la jouissance du travail, qui fait du travail un fardeau et de la jouissance un péché... Debout doi;ic, peuples de la terre, debout les misérables, les opprimés ! 11 n'y a plus désormais que deu?: p.euples : l'un qui
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me suit, l'autre qui me résiste. L'un, je le conduis au bonheur ; l'autre je le balayerai dans ma marche triomphale, car je suis la Révolution, je suis le principe de vie toujours agissant, le Dieu unique que tous les êtres reconnaissent, qui gouverne tout ce qui est, qui répand partout la vie et le bonheur » (i).
C'est dans ces dispositions que Wagner attendait, un mois avant les troubles de Dresde, la venue du bouleversement social dont il espérait la régénération du genre humain. Dans sa Communication à mes a/?2;s il raconte qu'à ce moment il avait abandonné toute composition littéraire ou musicale, qu'il avait renoncé à poursuivre son projet de réforme du théâtre de Dresde, qu'il quittait dès le matin son cabinet de travail et courait à travers la campagne afin de tromper son agitation et de tuer en son cœur tout désir de se mêler encore à la vie d'une société agonisante (2). Vers ce moment, le fameux nihiliste Bakounine, traqué par les policiers russes et autrichiens, vint se réfugier à Dresde, où il reçut l'hospitalité chez Rôckel. Wagner entra en relations avec lui, l'emmena dans ses promenades solitaires aux environs de Dresde et subit très fortement l'étrange séduction qui émanait de cet homme extraordinaire. Bakounine était un révolutionnaire d'une tout autre envergure que Rôckel : la puissante volonté de ce grand agitateur, son idéalisme ar. dent, son redoutable talent de dialecticien, sa sombre ardeur de destruction, ses rêves de liberté et de fraternité universelles firent sur Wagner une profonde impression.
(1) L'article sur la Révolutioa est reproduit dans l'ouvrage de Dinger (p. 233 ss.) et dans celui de Glasenapp (fi. \Vag71er II, 463 ss.) : il est anonyme, mais il n'est pas douteux qu'il soit de la plume de Wagner qui parait avoir fourni en outre uq certain nombre d'articles aux Volksbldlter. V. Dinger. p. 247 ss.
(2) Ges: Schr. IV, 323 ft.
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De son côté, Bakounine, bien qu'il eût jugé du premier coup d'œil, avec son expérience pratique des hommes, que Wagner était un imaginatif sur qui il ne fallait pas compter pour une action politique sérieuse, ressentit pour lui une réelle sympathie et conçut, — peut-être pour lui plaire, — un intérêt étrange pour la musique. Il lui confia « que la civilisation moderne l'écœurait au point qu'il ressentait le désir de se faire musicien », et il acheva de gagner son cœur en émettant, après avoir entendu la Symphonie avec chœurs, l'aphorisme suivant : « Tout sera détruit, rien ne subsistera, une seule chose ne passera pas et subsistera éternellement : la neuvième symphonie de Beethoven (i). »
D&ns les premiers jours de mai, la crise éclata enfin. Au nom de la « constitution impériale » qui venait d'être votée par le Parlement de Francfort, Dresde se souleva contre un ministère réactionnaire qui se refusait à proclamer cette constitution et qui était décidé à briser par la force la résistance de la démocratie saxonne. Le 4 mai, un gouvernement provisoire était proclamé à l'hôtel de ville de Dresde. Mais son règne fut de courte durée. Grâce au secours des baïonnettes prussiennes, la réaction rentrait victorieuse à Dresde quelques jours plus tard, à la suite d'un combat opiniâtre dans les rues, et sévissait avec une impitoyable sévérité contre tous ceux qui avaient, de près ou de loin, pris part au mouvement.
Dans quelle mesure Wagner s'ctait-il compromis dans ce soulèvement? C'est ce qu'il est impossible, aujourd'hui, de dégager du fouillis de témoignages contradictoires et pour la plupart suspects, que les historiens ont recueillis sur cette période. Qu'il ait commis des imprudences de na-
(1) Sur les relations de Wagner avec BakouniDe, y. Dinger p. 162 ss., 205, 225, et Glasenapp, R. Wagner II, 284 ss. et 289 s.
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ture à lui attirer une condamnation incvilablé s'il avait comparu devant les tribunaux saxons, le fait n'est pas douteux. Sa complicité morale avec les émemticrs .était notoire, et il n'en faisait d'ailleurs nul mystère. Ses sympalbics pour les radicaux et les socialistes saxons étaient sues de tout le monde; ses relations avec Rôckel et Bakouniue qui furent l'un et l'autre condamnés à mort (i) pouvaient aisément être prouvées et constituaient contre lui une présomption accablante, qui eût suffi pour le faire condamner, si faibles qu'eussent été les actes matériels relevés à sa charge. Déplus, il est tout à fait hors de doute que, dans l'état de surexcitation nerveuse où il se trouvait depuis longtemps déjà, Wagner n'a pas su toujours se confiner entièrement dans ce rôle de simple spectateur qu'il entendait garder. Rien de plus explicable d'ailleurs. N'avait-il pas, parmi les insurgés, ses meilleurs amis? Ne croyait-il pas voir dans le soulèvement de Dresde le prologue de ce bouleversement général qu'il avait prédit? Quelle tentation pour un impulsif comme lui de sortir de la neutralité stricte 1 Et quoi d'étonnant, dès lors, s'il se montre en pubhc à diverses reprises avec l'un ou l'autre des chefs du soulèvement, si du haut du Kreuzlhurm il signale aux insurgés les mouvements de l'ennemi, s'il distribue aux soldats saxons un placard les conviant à se joindre, contre les Prussiens, à leurs compatriotes révoltés, ou s'il harangue près d'OEderan les gardes nationaux de Chemnitz et les exhorte à porter secours aux insurgés de Dresde. C'est d'ailleurs à de menus faits de ce genre que se borna sa participation matérielle à l'émeute. Ses ennemis, il est vrai, ont accumulé contre lui les plus ineptes calomnies;
(1) La peine de mort prononcée contre Bakounine, Rockel et un grand nombre d'insurgés fui commuée par le roi en ans détention p€ffpêttielle ; Rùckel ne fut gracié qu'au Ijuut de treize AD8.
PARTICIPAlKiN I>i. WAGNER A I.'Krvir'.TF 1F7
ils sont allés jusqu'à l'accuser d'avoir mis le feu h l'ancien Opéra de Dresde et d'avoir tenté d'incendier le palais royal. La meilleure preuve que Wagner nô' s'est jamais compromis sérieusement, c'est que, l'émeute une fois vaincue, il crut de très bonne foi n'avoir commis aucun acte illégal et n'avoir rien à redouter du gouvernoraent saxon. Si au moment de la prise de Dresde il se rendit à Chemnitz auprès de son beau-père Wolfram, ce n'était pas du tout dans l'idée de se soustraire à des poursuites éventuelles, mais simplement pour attendre, dans un abri tranquille, la fin des troubles ; il était décidé à rentrer en ville sitôt l'ordre rétabli. Son beau-frère, par bonheur, apprécia mieux la situation et l'expédia aussitôt à Weimar, où il fut accueilli par Liszt. Là encore il ne prit d'abord aucun soin pour se cacher ; il se promena en ville, alla au théâtre, exprima même à Liszt le désir d'être présenté à la cour de Weimar, toujours persuadé que l'on reconnaîtrait son innocence. Le 19 mai, cependant, le Journal de Drescfe puhliaii un mandat d'amener décerné, depuis le 16, contre Wagneiv qui était accusé d'avoir pris part à l'insurrection. La plus élémentaire prudence lui commandait de ne pas se livrer aux mains de juges dont il pouvait à bon droit suspecter l'impartialité. Malgré son innocence au moins relative, il n'eût pas échappé à une condamnation tout à fait disproportionnée, vraisemblablement, à la gravité des actes matériels qu'il avait commis ; il est même à présumer que l'arrêt eût été d'autant plus rigoureux que Wagner, en raison de sa position de Kapellmeister, tenait de près à la cour ; il touchait son traitement sur la cassette privée du roi, qui lui avait donné à diverses reprises des marques de faveur et devait, par suite, être peu disposé à l'indulgence envers un serviteur ingrat. Comme d'ailleurs Wagner n'avait aucune raison pour affronter le martyre politique
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et s'exposer à un séjour prolongé dans les prisons saxonnes,' où il eût peut-être laissé son énergie vitale et son génie d'artiste, il se décida à la fuite. C'était, somme toute, le parti le plus sage qu'il pût prendre dans sa situation, et l'on aurait tort d'y voir l'aveu implicite d'une participation effective à l'émeute (i). Le 24 mai, il se séparait de Liszt à léna, gagnait la frontière sous un faux nom, et, après un voyage de quatre jours, parvenait sans encombre à Rorschach, sur le territoire suisse, et de là à Zurich.
(1) Voir aussi les déclarations expresses de Wagner (Lettres à Liszt //, 4:22, et Ges. Schr. VIII, 4) citées par Chamberlain, Wagner p. 62.