RAPPORTS DE WAGNER AVEC LE PUBLIC
l'objet, il jouissait parmi ses concitoyens d'une très réelle popularité, que ceux-ci lui prouvèrent à diverses occasions en lui faisant de chaleureuses ovations. Mais il sentait, malgré ces démonstrations de sympathie, qu'il était au fond très peu compris dans sa tentative de réforme ; que le public, aveuglé par des préjugés fortement enracinés et perverti par de mauvaises habitudes, avait perdu le sens du beau et n'était guère en état d'apprécier sainement les œuvres qui lui étaient soumises ; que presque tous les auditeurs de Tannhduser^ par exemple, écoulaient ce drame tout comme ils auraient écouté le premier opéra venu et le goûtaient, par suite, tout autrement que ne l'eût voulu l'auteur. Il comparait la popularité obtenue peu à peu par Tannhâuser à cette commisération qu'on apporte à un fou sympathique dont les amis cherchent à adoucir l'infortune, s'efforçant tant bien que mal de trouver un sens à ses discours extravagants et de lui répondre en flattant sa manie (i). Assurément cette bienveillance, trop peu éclairée et trop passive mais réelle cependant du public de Dresde, était un symptôme plutôt favorable. Wagner pouvait se flatter qu'avec, le temps et des efforts persévérants il arriverait, par de bonnes représentations des chefs-d'œuvre du drame lyrique, à former peu à peu le goût de ses concitoyens et à développer en eux le sens du beau (2). Entre ses mains, l'opéra de Dresde pouvait devenir un théâtre modèle comme l'avait jadis été le théâtre de Weimar sous la direction de Gœthe, et exercer ainsi une influence considérable sur l'esprit public. Mais Gœthe avait pu imposer sa manière de voir au public et aux acteurs, car il se sentait soutenu dans son œuvre par la
(1) G es. Schr. IV, 292 s.
(:i)Voir surtout uue lettre du 31 aoiU 1847 citée Gldsenapp, ?i. Wiigner
II, laT.
l/Jo WAGNER RÉVOLUTIONNAIRE
confiance absolue de son prince. Wagner au contraire devait fatalement échouer dans sa tentative de réforme, car il eut contre lui les deux pouvoirs auprès desquels il lui aurait fallu trouver un appui solide : la direction du théâtre et la presse.
Il rencontra en effet, et cela presque dès son entrée en fonctions, une opposition irréconciliable dans le petit monde des amateurs d'opéra, des « connaisseurs », et dans la critique qui reflétait le goût de ce public spécial. La presse locale de Dresde ouvrit les hostilités contre lui dès l'apparition du Vaisseau-fantôme et ne cessa plus, dès lors, de s'acharner véritablement contre lui à toute occasion. Elle le dénigra comme chef d'orchestre, l'accusant d'altérer les mouvements traditionnels et de dénaturer ainsi les œuvres qu'il dirigeait, en particulier celles de Mozart qu'il était, affirmait-on, incapable de comprendre et de jouer dans le style voulu. Elle le représenta comme un ambitieux doué de plus de prétentions que de talent, imbu de sa propre supériorité, gâté par les adulations de quelques partisans fanatiques et s'cfforçant de rejeter dans l'ombre les œuvres de ses rivaux pour la plus grande gloire de ses drames à lui. Elle exalta, à ses dépens, des médiocres comme Reisziger ou Hiller. Elle affirma, pour expliquer le bruit qui se faisait autour de ses drames, que leur succès était purement factice et dû, uniquement, aux réclames effrénées que des amis complaisants leur faisaient dans les journaux. Elle finit par s'attaquer à sa vie privée, lui reprocha ses dettes, incrimina ses goûts de luxe, son sybaritisme, colporta avec empressement tous les bruits malveillants qui pouvaient circuler en ville sur son compte et propagea sur sa personne les plus ineptes calomnies. Surtout elle critiqua sans merci toutes ses œuvres nouvelles au fur et à mesure de leur apparition et eut l'honneur peu enviable
HOSTILITÉ DES CONNAISSEURS ET DE LA CRITIQUE l^\
de jeter les bases de cette « légende » de Wagner qui fit dans la suite le tour de l'Europe : Wagner fut dépeint comme le musicien sans inspiration, incapable de concevoir une belle phrase mélodique, et qui s'efforce de dissimuler son impuissance par le fracas assourdissant et la fatigante complication d'une instrumentation trop chargée ; comme le novateur téméraire et prétentieux qui affecte de dédaigner les saines traditions de la grande musique allemande, qui méprise ou plutôt ignore les lois de l'harmonie et de la composition, et qui par une constante recherche de l'effet, par une bizarrerie voulue et calculée, cherche un succès de mauvais aloi auprès des ignorants et des badauds. On comprend sans peine l'amertume que dut éprouver Wagner en se voyant ainsi déchiré par des ennemis le plus souvent anonymes, dont l'inintelligence n'était égalée que par l'incroyable injustice. Et l'on conçoit aussi que ses amis, révoltés par cette guerre sans merci qui s'est poursuivie presque jusqu'à nos jours, se soient montrés d'une impitoyable sévérité dans leurs jugements sur ces obscurs critiques de Dresde qui ont ouvert les hostilités contre Wagner (i). Aujourd'hui que la cause de l'art wagnérien triomphe sur toute la ligne, peut-être convient-if de remarquer que cette explosion de « misonéisme » qui accueillit Wagner à ses débuts, fut — je ne dis pas légitime — mais du moins très compréhensible. Si un réformateur comme Wagner devait rencontrer quelque part de l'opposition, c'était évidemment parmi ceux dont il heurtait de front les goûts et les convictions, parmi ces dilettantes de l'Opéra qui trouvaient depuis longtemps leur plaisir dans ces abus traditionnels qu'il prétendait déraciner, et qui, en raison même de leur demi-culture musicale,
(1) Voir, p. ex., Chamberlain, IVagner, p. 43 ««.
avaient perdu la fraîcheur d'impressions et la spontanéité nécessaires pour mettre de côté leurs préjugés et oublier leur science apprise en face des œuvres si originales que leur soumettait le grand novateur. Peut-être même est-il équitable de ne pas trop sindigner contre ces pédants, qui paraissent vraiment avoir péché plutôt par sottise que par mauvaise foi : si, dans leur animosité contre Wagner il entrait certainement une bonne dose de cette basse jalousie que la médiocrité stérile ressent instinctivement à l'endroit du génie puissant et fécond, beaucoup d'entre eux croyaient, très sincèrement sans doute, servir, en combattant Wagner, la cause de l'art sérieux et probe contre un audacieux charlatan qui cherchait par le scandale et la réclame une popularité malsaine au lieu de demander la consécration de son talent aux suffrages des connaisseurs éclairés et compétents.
En butte aux attaques de la presse, Wagner ne tarda pas, d'autre part, à se brouiller aussi avec son supérieur immédiat, l'intendant du théâtre royal. Le baron de Liittichau s'était, au début, montré animé des meilleures dispositions à l'égard du nouveau Kapellmeisler. Mais, entre un artiste enthousiaste et passionné comm.e Wagner qui croyait de toutes les forces de son âme à la haute mission civilisatrice de l'art, et un homme de cour comme Lûttichau, très jaloux de son autorité mais fort ignorant en matière d'art et disposé à envisager l'opéra surtout comme un divertissement princier, il ne pouvait évidemment y avoir d'entente durable. Nous n'avons pas ici à exposer en détail les dissentiments qui s'élevèrent entre ces deux hommes de caractères si opposés. Disons seulement que Wagner, après avoir constaté l'impossibilité absolue, pour lui, de faire prévaloir ses vues auprès de la direction générale et d'obtenir la moindre réforme, cessa, en 18/47, ^^ s'occuper des
ÉTAT d'esprit DE WAGNER VERS l848 l43
affaires du théâtre, rompit toutes relations avec Liittichau et se renferma strictement dans ses attributions professionnelles de chef d'orcheslre.
Telle était donc, à la veille des événements de i848, la situation assez sombre dans laquelle se trouvait Wagner. Il était obligé de constater que cette réforme de l'opéra, qu'il avait rêvée en acceptant les fonctions de Kapellmeistev à Dresde, se trouvait irréalisable dans les conditions où il était placé. Il se sentait complètement isolé dans un milieu indifférent ou hostile, qui avait perdu la notion et le goût du grand art, qui se montrait incapable de le comprendre et de le seconder et qui ne retrouvait quelque énergie que lorsqu'il s'agissait de combattre, au nom de la routine, sa généreuse initiative. Pour comble de malheur, il s'était endetté en éditant à ses frais les partitions de ses œuvres ; elles ne se vendirent pas, d'où pour lui des embarras d'argent sans cesse renouvelés. Hors de Dresde, les perspectives qui s'ouvraient pour lui n'étaient guère plus engageantes. Leipzig lui était fermé, car Mendelssohn, qui y faisait la loi, n'éprouvait aucune sympathie ni pour son talent ni pour ses idées. A Berlin, où le Vaisseau-fantôme et Rienzi avaient été représentés, il s'était heurté dans le public des connaisseurs aux mêmes résistances qu'il avait rencontrées à Dresde, et il sentait, de plus, contre lui l'hostilité latente du tout-puissant Meyerbeer. Le succès de ses œuvres restait ainsi purement local ; le mouvement qui, un instant, s'était dessiné à divers endroits en faveur de Rienzi Qi^n Hollandais volant semblait s'être arrêté. Après l'échec de Rienzi, à Berlin (octobre 1847) ^^ la mort de sa mère survenue peu après (9 janvier i848l, Wagner connut des moments d'affreux découragement. Des idées de suicide hantèrent son esprit.
Réfléchissant sur l'insuccès de sa tentative de réforme
Wagner vint à penser qu'il fallait en chercher la raison non pas dans des causes locales et personnelles mais dans l'état général de la société contemporaine, et que la réforme du théâlre avait pour condition préalable une révolution dans les mœur» sociales. Il lui sembla que la tyrannie de la convention, de la mode et de la tradition ne pesait pas seulement sur le théâlre, mais sur la civilisalion moderne tout entière, que le culte universel de l'argent avait tué non pas seulement le goût de l'art, mais d'une manière générale tout sentiment généreux et désintéressé, et] avait substilué le règne de Tégoïsme à celui de l'amour ; que le régime capilalislc, qui avait fait du temple de l'art une entreprise industrielle, avait aussi fait le malheur de l'humanité, divisée désormais en deux classes : d'un côté les riches, qui gorgés d'opulence, à l'abri de tout besoin, ignorent par cela même le vrai plaisir qui résulte du besoin satisfait et s'épuisent vainement à chercher dans les raffinements du luxe une dislraclion à l'ennui qui les accable; de l'autre côté les prolélaires qui, plus malheureux encore que les esclaves antiques, traînent misérablement leur vie de bêtes de somme, exténués par un travail sans profit pour eux, incapables, eux aussi, par fatigue, par abêtissement, de goûter les joies de l'art. Et Wagner conclut de là que la vie moderne est corrompue dans son principe même ; qu'elle repose sur une monsliueuse iniquité primordiale, qu'au sein d'une société pareille l'art n'a aucune chance de s'épanouir librement. Pour que l'humanité redevienne capable de se délecter aux sources de la beauté, il faut qu'elle s'affranchisse du joug écrasant sous lequel elle gémit et se fasse une âme neuve. L'homme est dégénéré : il faut qu'il se régénère. Et Wagner met désormais tout son espoir dans une Révolution universelle, dans un cataclysme général qui emportera dans
LA RÉVOLUTION DE l848 EN ALLEMAGNE l^S
son irrésistible tourbillon le capitalisme bourgeois, ses lois iniques, son art de luxe stérile, et qui, balayant la pourriture de nos institutions contemporaines, fera table rase du présent pour élever sur les ruines de notre vieux monde l'édifice glorieux de la société future.
Telles étaient les dispositions de Wagner quand éclata à Paris la révolution de février, suivie aussitôt en Allemagne d'une conflagration générale. Dans l'espace de quelques semaines, un bon tiers du pays se trouva plongé dans une sorte d'anarchie, d'ailleurs assez pacifique, car, devant l'unanimité du mouvement, les autorités n'avaient presque nulle part tenté de résistance. A la tête du mouvement était la bourgeoisie allemande, commerçants et industriels, avocats et médecins, professeurs et écrivains, qui demandaient l'unité de l'Allemagne et des réformes libérales ; leurs revendications essentielles étaient : la convocation d'un parlement national, la liberté de la presse, l'institution du jury et le remplacement des armées permanentes par la nation armée ; dans les rangs mêmes de ce grand parti libéral, il y avait d'ailleurs des fractions plus ou moins avancées, les uns comptant sur le concours des autorités établies, des rois et des princes, pour mener à bonne fin les réformes demandées ; les autres, plus radicaux, exigeant l'établissement d'un régime républicain, l'abolition de la noblesse et de la royauté. Derrière la bourgeoisie marchaient les masses profondes du peuple qui réclamaient, outre les réformes politiques, des réformes sociales qui devaient v^iiener une ère de bonheur uni-
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versel; elles demandaient l'égalité pour tous, la suppression des privilèges des grands propriétaires fonciers dans les campagnes, la réforme du régime industriel dans les villes, la protection soit de l'artisan contre la concurrence de la fabrique, soit de l'ouvrier de fabriqué contre l'exploitation du patron. En Saxe, comme dans presque tout le sud de l'Allemagne, la révolution porta au pouvoir un ministère libéral et créa dans tout le pays une agitation politique intense.
Qu'allait faire Wagner en présence de ce mouvement? (i) Evidemment la révolution qu'il appelait de ses vœux n'avait qu'un rapport très éloigné avec le mouvement politique qui se propageait alors en Allemagne. Les radicaux et socialistes saxons réclamaient des réformes politiques ou économiques, une amélioration matérielle de la condition des classes laborieuses, et une part plu« grande faite au peuple dans le gouvernement du pays. Wagner au contraire ne s'intéressait à cette révolution extérieure et visible que parce qu'il y voyait la condition nécessaire de la révolution idéale, de la régénération totale de l'humanité qu'il jugeait nécessaire. La société moderne, basée sur le mensonge et la fraude, fondée sur la plus révoltante des iniquités n'était, pour lui, que le chaos organisé et légalisé ; il importait de mettre fin au plus vite à cet état d'anarchie. Et pour cela, il fallait au préalable détruire celte organisation factice et vicieuse de la civilisation contemporaine qui empochait la naissance de la société nou-
(1) Sur la participation de Wagner à l'insurrection de 1849 ou trouvera un tiès g'raiid nombre de documeuts dans l'ouvrage de H. Dinger. R. \Vafjner's geislifje Enlwlckelung, où l'épisode du soulèvement de Dresde est reconsti'ttté d'après les archives et actes officiels. Voir en outre Glaseuapp, Wagner, t. H, livre III, cli. viii à xiii, et H. St. Chamberlain, R. Wagner und diePolitik, Bayr. Blàlter 1893, p. 137 ss., et R. Wagner, cb. ii, 1.