‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 48 sur 135 · PERSISTANCE DE LA FOI HELIGIEUSE CHEZ WAGNER · texte numérisé non relu

PERSISTANCE DE LA FOI HELIGIEUSE CHEZ WAGNER

« Raille aussi amèrement que tu voudras ce sentiment ; je ne puis m'empêcher d'y voir le salut et de l'appeler de mes vœux. Par Jésus-Christ, par la souffrance résignée en Dieu, nous trouvons la délivrance, la rédemption. » A ces exhortations empreintes du plus pur sentiment chrétien Wagner répondait par la lettre suivante que nous transcrivons en grande partie, malgré sa longueur, car elle est une vraie confession de foi qui laisse clairement paraître l'état d'âme du grand artiste à cette époque : « Comment pourrais-tu croire que tes généreux épanchements exciteraient ma moquerie ! Les formes sous lesquelles nous cherchons une consolation pour nos misères se modèlent sur notre être, sur nos besoins, sur le caractère de notre culture, sur nos sentiments plus ou moins artistiques. Oui serait assez dépourvu d'amour pour croire que l'unique forme légitime lui ait été révélée? Celui-là seul, peutêtre qui n'a jamais, poussé par un besoin personnel, donné forme à so^ espérance et à sa foi ; qui, comme une brute aux sens obtus, s'est vu imposer cette forme par son entourage, comme un postulat étranger ; qui, par suite, ne possède pas de vie intérieure propre et qui, pour affirmer son existence vide et creuse, prétend à son tour imposer à d'autres comme règle de foi extérieure ce postulat qui lui a été imposé du dehors. Quiconque aspire, espère et croit lui-même, se réjouit volontiers de la foi et de l'espérance d'autrui : toute dispute sur la vraie forme ne peut donc être que vanité et ergolerie! Vois, mon ami, j'ai, moi aussi, une forte croyance qui me fait honnir des politiciens et juristes : j'ai la foi en l'avenir du genre humain, et je la fonde simplement sur un irrésistible besoin. J'ai réussi à considérer dans leur essence les phénomènes de la nature et de l'histoire avec tant d'amour et de liberté d'esprit, que je n'ai rien trouvé de mal en eux, si ce n'est

— le manque d'amour [Lieblosigkeil). Et ce manque d'amour, à son tour, je n'ai pu me l'expliquer que comme un égarement, qui de l'inconscience naturelle nous conduira à la conscience claire de l'unique et sublime nécessité de l'amour. Acquérir cette notion et la mettre en pratique, c'est là la tâche du monde ; la scène où cette notion doit un jour se traduire par des actes n'est autre que la terre, la nature elle-même,, car c'est d'elle que vient tout ce qui nous donne cette bienheureuse science. L'absence d'amour est pour le genre humain l'état de soufl'rance : cette souffrance nous saisit aujourd'hui d'une étreinte puissante et torture ton ami de mille blessures brûlantes. Mais vois : c'est par elle que nous reconnaissons l'admirable nécessité de l'amour ; nous l'appelons, nous le saluons avec une intensité de désir que seule rend possible cette douloureuse expérience. Et vois : nous avons acquis de la sorte une force dont l'homme naturel n'avait aucune idée ; et cette force, devenue commune à tous les hommes, fondera un jour sur cette terre une existence que nul ne désirera changer contre une vie d'outre-tombe désormais tout à fait superflue. Car l'homme sera heureux : il vivra et aimera. Or, qui voudrait quitter la vie quand il aime?... " ,

« Aujourd'hui — c'est vrai — nous souffrons! aujourd'hui nous sommes la proie du désespoir et de la folie sans la foi dans l'au delà. Moi aussi je crois à un au delà ; je viens de te le montrer; et s'il est hors des hmitcs de ma vie, du moins il ne dépasse pas ce que je puis sentir, penser, saisir et comprendre : car j'ai foi dans les hommes

— et n'ai besoin de rien autre chose (i). »

(1) Lettrc^n r.iszt, /, 232 et 235 ss. Cf. Hébert, le Senlim^r,i religieux, p 81 ss

.:a crise de 1848 SURTOUT INTELLECTUELLE 201

On le voit, Wagner reste du fond de 1 ame croyant, jo dirai même religieux, malgré son athéisme militant. Il a foi dans la nature, dans l'homme, dans le bonheur futur de l'humanité, exactement comme le chrétien croit à Dieu et à la vie future, et c'est pourquoi aussi il se sait en parfaite communion de sentiments avec Liszt malgré l'opposition apparente de leurs idées. Au fond, la crise de i848 a été pour Wagner surtout intellectuelle, — partant assez superficielle ; elle ne l'a pas atteint dans les profondeurs de son être. Il a cru quelque temps — et c'est là ce qui caractérise 3on état d'âme de 1848 à i854 — que l'idéal vers lequel il tendait était tout proche de lui et pouvait se réaliser d'un instant à l'autre. A part cela, il ne me semble p.is qu'on doive supposer, au point de vue sentimental, aucune différence importante entre le Wagner d'avant et celui d'après 1848. Sa religion, sa foi dans l'idéal n'a subi aucune atteinte, sa volonté poursuit toujours invariablement le même but. On ne voit, dans sa vie, rien qui ressemble à une « conversion » ; il n'a connu à aucun moment le doute, les angoisses de la foi perdue, l'inquiétude sur la voie à suivre. Ce qui a surtout varié, chez lui, c'est l'interprétation qu'il s'est faite à lui-même de la vie inconsciente de son esprit. Pour exprimer sa foi nouvelle exaltée par l'attente de la Révolution, il a si radicalement changé de formules et de symboles qu'il s'est donné l'apparence d'avoir accompli une métamorphose intérieure presque complète. Sa lettre à Liszt nous montre qu'il n'attachait pas une valeur essentielle à ces formes philosophiques dont il revêtait sa pensée ; peut-être eut-il de bonne heure l'intuition qu'elles exprimaient imparfaitement la réalité des faits, et qu'il allait, sous peu, se trouver obligé de les changer.

Idées de Wagner sur l'Art

Les doctrines de Wagner sur Tart et en particulier sur le drame musical ont moins varié que ses théories philosophiques ou morales. Elles achèvent de se préciser dans son esprit vers 1849 et prennent, vers ce moment, leur forme à peu près définitive. Entre V Œuvre d'art de /'ayenir{i8^C))on Opéraet Drame (i85i), d'une part, et là Lettre à F. Vil lot (1860), d'autre part, on ne peut noter aucune divergence essentielle, bien que, dans l'intervalle, l'auteur ait passé de l'optimisme au pessimisme et quitté Feuerbach pour Schopenhauer. Ce n'est pas à dire, d'ailleurs, que sa pensée soit restée complètement identique à ellemême pendant cette période de dix ans. Wagner n'était rien moins, nous l'avons vu, qu'un spéculatif construisant par la raison pure un édifice grandiose de théories abstraites. Il n'a pas élaboré son esthétique pour se guider dans sa conception artistique ou pour se dresser à luimême un programme, mais simplement pour mettre sa raison en état de suivre et de contrôler le travail de son imagination créatrice. Il est toujours resté, avant tout, artiste. Chez Wagner, par suite, ce n'est pas la théorie qui a influé sur la pratique artistique, mais bien plutôt la pratique qui a détenniné la théorie. Plusieurs de »es grandes œuvres critiques, en particulier la plus importante de toutes. Opéra et Drame, ont été écrites à un momentoùil [joilait dans sa tète le plan de V Anneau du Nibelun^ qui

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