‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 47 sur 135 · L OPTIMISME DE WAGNER I · texte numérisé non relu

L OPTIMISME DE WAGNER I

Ce n'est pas là, évidemment, une théorie proprement pessimiste de l'univers ; l'homme doit, en effet, selon Wagner, se détacher de l'existence et accepter la mort non par lassitude et dégoût de la vie, mais par satiété, parce qu'il estime avoir achevé son rôle ici-bas (i) ; la mort n'est pas un bien en soi comme l'enseignent le christianisme et la philosophie de Schopenhauer, mais simplement la conclusion naturelle et normale de la vie qui est le seul bien positif. Toujours est-il que, pratiquement, le héros optimiste de Wagner doit arriver, au terme de son existence, à abdiquer la volonté de vivre, exactement comme le pessimiste qui a pris conscience de la souffrance universelle, ou le chrétien qui s'est convaincu de la vanité des biens de ce monde. Nous verrons tout à l'heure que Wotan dans ï Anneau de Nibeliing finit par souhaiter l'anéantissement tout comme le Hollandais maudit, Tannhâuser ou Tristan, quoique pour d'autres raisons. De sorte qu'en définitive, s'il est vrai, comme nous croyons l'avoir montré, que Wagner fait dans ses premières œuvres une part à la joie de vivre, il ne cesse pas, à l'époque où il professe l'optimisme et crée la radieuse figure du jeune Siegfried, de sentir avec la même intensité la mélancolique beauté du renoncement.

De même, entre le Wagner « chrétien » d'avant i848 et le Wagner « athée » d'après i848, il n'y a pas le contraste violent et absolu qu'on pourrait croire. Considérons d'abord qu'avant i848 Wagner était plutôt religieux que

(i) Conformément à cette théorie, Wagner écrivait à son ami Uhlig la 26 mars 1850: « Sterbeichfrûh.sohabe ichganz gewisz gethan tind gc' leùtet gehabt was ichthun iind leisten konnte. denn nur das kann ich vollbringen, was vieiner Nalur môglichist : zehrt sie ftich endlich auf, so/iatsie geleislet, was sie konnte, und was sie nie leislen konnte, uenn sie sa sick endlich nicht sell)st verzehrte.

•Also: — ich bin glûcklich. .» (P. 41).

spécifiquement chrétien. Il croyait de toute son âme « que l'univers a un sens moral » (i) ; il était animé de la conviction profonde que l'homme n'accomplit sa destinée et ne trouve le vrai bonheur que s'il tend sans cesse vers l'idéal, sans jamais se laisser détourner de sa voie par les jouissances matérielles et les satisfactions vulgaires que présente la vie moderne. Et il voyait dans la doctrine chrétienne un symbole admirable de cette foi religieuse, sans qu'il se sentît d'ailleurs tenu de croire strictement et à la lettre tous les dogmes positifs érigés en règle de foi par les diverses confessions chrétiennes. Or, les événements de 1848 n'entament en rien sa foi dans l'idéal, son mépris absolu pour les jouissances vulgaires qu'offre le monde actuel. Ce qui a changé, c'est l'idée que Wagner se fait du contenu de sa foi ; le christianisme ne lui paraît plus un symbole propre à exprimer ce contenu , et il écrit sur le rôle historique du christianisme des pages que lui-même jugera plus tard injustes. Mais ses sentiments eux-mêmes n'ont pas varié. La plus belle preuve en faveur de cette assertion se trouve dans sa correspondance avec Liszt. En réponse à une lettre désespérée de Wagner dans laquelle il lui peignait son dégoût profond pour la vie qui lui était faite et les idées de suicide qui le hantaient, Liszt avait écrit à son ami : « Ta grandeur fait aussi ta misère ; — toutes deux sont indissolublement liées et causeront ton tourment et ton martyre... jusqu'au jour oii, tombant à genoux, tu les laisseras l'une et l'autre s'anéantir dans la loi !

Laisse-toi convertir à la loi

Il est un bonheur...

(1) Die An erkennung einer moralischen Dedeultmg der We/t isl die Krone aller Erkeiminis, écrira W.igner sur la lin de sa litiGes.Schr.X, -iiO,, et celte déliuiliou du sentimeut religieux tel qu'il le conçoit est vraie pour sa vie entière.

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