LA TRAGEDIE GRECQUE
œuvre qui était aussi la leur. Les plus beaux, les meilleurs, les plus instruits s'improvisaient acteurs et se faisaient un honneur de collaborer do la sorte directement avec le poète ; quant à la masse du public, elle témoignait son intérêt en se pressant en foule dans le vaste amphithéâtre où, en de rares et solennelles occasions, se donnaient les représentations dramatiques. La tragédie prit ainsi dans la vie du peuple grec une importance exceptionnelle. Loin d'être un divertissement frivole comme l'est de nos jours le théâtre, elle était l'expression artistique la plus haute et la plus complète de l'idéal religieux de la Grèce ; elle était, par ses origines comme par son esprit, un véritable acte religieux plus important même pour l'histoire de l'idée religieuse en Grèce que les cérémonies proprement dites du culte qui se célébraient dans les temples.
A un autre point de vue aussi, le drame grec était « communiste » ; il résultait non seulement du concours fraternel des hommes, mais encore du concours fraternel des arts. Les divers arts, en effet, sont unis les uns aux autres par des liens étroits et ne peuvent atteindre à leur plein épanouissement que par une cordiale entente, une intime association. Eux aussi, comme les hommes, n'accomplissent leur mission qu'en obéissant à la loi d'amour. Or, le drame grec, comme la poésie lyrique qui lui a donné naissance, fait appel au concours de tous les arts particuliers. Dans la tragédie d'Eschyle ou de Sophocle la poésie, la musique et la danse s'unissent pour charmer l'homme tout entier, par les sens, par l'œil et l'oreille comme par l'intelHgence. Et, grâce à cette union féconde, chaque art arrive à produire son maximum d'effet. La danse n'apparaît pas seulement, dans le drame grec, comme une suite de poses plastiques, de mouvements rythmés dénués de tout sens précis, mais s'élève jusqu'à
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devenir pantomime, et traduit ainsi, par des attitudes variées et expressives, toute la gamme de sentiments, toutes les passions et toutes les volontés que la parole rend accessibles à l'intelligence et que le poète tragique enferme dans ses vers. La musique à son tour, fournit le rythme à la danse et traduit dans son langage émouvant les vers du poète. Et la poésie, qui donne une âme, une pensée consciente à la danse et à la musique, est incapable, à son tour, de se passer du concours de ces deux arts sous peine do-perdre tout contact avec la réalité vivante; réduite à ses seules ressources, elle resterait abstraite et incolore ; elle n'aurait pas d'action directe sur les sens, partant point d'existence véritable. « Certes les vers d'Orphée, dit Wagner, n'auraient pas imposé aux fauves le silence et le respect si le poète s'était contenté de leur présenter un papier imprimé. Il fallait qu'à leurs oreilles eût retenti une voix irrésistiblement touchante, qu'à leurs yeux avides de proies se fût révélé dans toute sa grâce le corps humain se mouvant avec une harmonieuse audace, pour que, domptés, ils reconnussent dans cet homme autre chose qu'un bon morceau pour leur estomac, un objet digne non plus seulement d'être croqué, mais aussi d'être entendu, d'être vu, et pour qu'ils devinssent capables de prêter quelque attention à ses sentences morales (i). » Ce qui fait la haute valeur di la tragédie grecque, c'est qu'elle n'est pas seulement une œuvre « littéraire » s'adressant à la pensée et à l'imagination, mais un art vivant s'imposant directement aux sens par sa beauté en quelque sorte matérielle. Il n'est pas jusqu'à l'architecture qui ne contribue elle aussi à cet ensemble admirable. Lorsque les chants et les danses qui accompagnaient le culte eurent pris un caractère trop
(l) Ges. Srhr. III, 103.