‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 51 sur 135 · LA TRAGEDIE GRECQUE · texte numérisé non relu

LA TRAGEDIE GRECQUE

artistique pour qu'il fût possible de les exécuter dans un paysage purement naturel, l'architecte fit du bois sacré des dieux avec ses allées d'arbres le temple grec avec ses rangées de colonnes. Et quand, de l'art lyrique, fut sorti la tragédie, le temple agrandi, ouvert au peuple entier, se fit théâtre et devint un cadre approprié à cette forme nouvelle du culte, un cadre digne, par son harmonieuse beauté, du chef-d'oeuvre l'eprésenté entre ses murs.

A la période du « communisme », cependant, succède une ère de dissociation, au brillant épanouissûihent de l'art hellénique, deux mille ans de décadence, de tâtonnements et d'erreurs.

La cause principale de cette décadence semble devoir être cherchée, d'après les idées de Wagner, dans l'évolution générale de l'esprit humain. A l'époque grecque, l'homme est encore très près de la nature; il la contemple avec les yeux de l'artiste ; il obéit spontanément à la loi de la nécessité qui parle en lui par la voix de l'instinct ; il n'est pas très loin encore de la période primitive des grandes créations de l'âme populaire, la religion, le mythe, l'État naturel, le langage. — Au cours des siècles cependant l'harmonieuse unité de l'homme naturel vient à se briser. A la période de l'intuition et de l'instinct succède celle de la réflexion. La raison abstraite tend à dominer chez lui et à s'élever orgueilleusement au-dessus des sens. Grâce à la raison, il prétend discerner sous les apparences sensibles la réalité même des choses. Au lieu de contempler il analyse, et la nature qu'il concevait jadis dans son unité

s'éparpille désormais pour lui en une multitude toujours croissante de menus faits isolés. li rejette comme puériles les explications naïves de l'univers dont se contentait l'homme instinctif. La cosmogonie aboutit ainsi à la physique et à la chimie ; la religion se transforme en théologie et philosophie, les mythes deviennent la chronique historique, l'Etat naturel donne naissance à l'Etat politique basé sur les contrats et sur la loi ; l'art enfin se change en science et en esthétique (i). Partout, dans tous les domaines, le naturel fait place à V artificiel^ l'unité à la dissociation . Et cette évolution générale entraîne aussi la dissolution de cette œuvre d'art totale et vivante réahsée par les Grecs à l'apogée de leur civilisation. Les arts plastiques, — architecture, sculpture et peinture, — la danse et la pantomime, la musique, la poésie, s'éloignent les uns des autres, cherchent chacun de son côté à briller égoïstement et se cantonnent dans un orgueilleux et stérile isolement. Dans V Œuvre d'art de l'Avenir, Wagner a esquissé l'histoire de chacun de ses arts à travers les siècles et montré d'une part comme cette spécialisation qui, au premier abord, semble favorable au développement particulier de chaque branche de l'art, s'accompagne en réalité d'une profonde décadence, et comment d'autre part les arts, après avoir divergé chacun de son côté, tendent, à l'époque moderne, à se rapprocher de nouveau, à se compléter l'un par l'autre. Nous ne pouvons le suivre dans tous les développements qu'il a donnés à cette idée ; contentons-nous du moins d'esquisser ses idées sur l'évolution des deux arts qui entrent comme facteurs principaux dans l'œuvre totale du drame lyrique : la musique et la poésie. La matière sur laquelle opère le musicien, c'est le son

(1) Ges. Sc/ir, 7 F, 34 s.

ÉVOLUTION DE LA MUSIQUE : l'hARMONIE 2O9

dont les nuances infinies dans la hauteur, le timbre ou l'intensité sont l'expression adéquate et naturelle des innombrables nuances que peut revêtir l'émotion pure, le sentiment considéré en lui-même indépendamment de toutes les causes qui l'expliquent, de toutes les circonstances particulières qui le caractérisent. Wagner compare l'empire des sons à un océan immense s'étendant jusqu'à l'infini, sans limites précises, sans contours arrêtés et dont la loi propre est V Harmonie. L'harmonie est la science abstraite des combinaisons des sons entre eux. « Elle s'élève de bas en haut, comme une colonne verticale, par l'assemblage et l'accumulation de sons apparentés entre eux. Une succession continue de colonnes de ce genre dressées verticalement les unes à la suite des autres est la seule possibilité qu'on puisse concevoir d'un mouvement harmonique absolu dans le sens horizontal. La préoccupation de donner une beauté à ce mouvement dans le sens horizontal est étrangère à l'harmonie pure: elle ne connaît, en fait de beauté, que le chatoiement de ses colonnes sonores ; elle ignore l'art de disposer avec grâce leur succession dans le temps, car ceci est l'affaire du Rythme. La variété infinie de ces chatoiements, voilà la source inépuisable, où, avec une infinie complaisance, l'harmonie puise le pouvoir de se présenter sous une forme sans cesse renouvelée. Le souffle vital qui anime et provoque ce changement perpétuel et arbitraire n'est autre chose que l'âme même du son, le désir insondable et tout-puissant qui vit éternellement au fond du cœur humain. Dans le royaume de l'harmonie, il n'y a donc ni commencement ni fin : ainsi se consume, éternellement identique à ellemême, l'ardeur du cœur où brûle un désir qui n'a pas d'objet précis et ne sait pas où il est né (i)... »

(1) Ges Schr. Ill, 86.

LlCHTENBERGEB. —^ lt

210 IDEjES PE WAÇNï:^ S]UR L AÏ^T-

Locéan intini de rharinonie relie — pour continuer la comparaison de Wagnei; — d,çux continents : celui de la Danse et celui, (jle l^a Poésie La danse, en> effet, fournit à Içi musiquç le rythme, c'ost-à-dire la loi qui règle la succession des mouyçmen.ts dans le teçips, La poésie, d'autre paçt, au contact de la, musique, eçigendre sponta,i?:énjent la mélodie : ainsi, l'art instiAçtil du p;9uple crée, en dehors de toutes règles savantes et en vertu d'un instinct infaillible, çe&.lieder naiiis.où le sentinient se traduit naturellement et simultanémej;it p^ax I9, poésie et par la. musique, où le vers s'épanouit de lui-même en mélodiç.

Quand, après la disparition de la tragédie grecque, la musique tendit à s'émanciper de la danse et de la poésie, elle dut ainsi, par la force même des chose», tendre de plus en, plus à se réduire à l'harmonie pure. Sous l'influence du christianisme, ennemi de la matière et des sens, la musique, devenue l'organe du pur sentiment chrétien, se spirituaUsa et se dépouilla presque complètement de ses éléments sensuels, la mélodie et le rythme. Dans la musique yocale chrétienne, les paroles, emprupjtées le plus souvent à la hturgie, perdent en effet toute valeur, toute importance propre et deviennent impuissantes, ainsi, ^ engendrer la mélodie. Complètement séparée de la danse que le christianisnjç regardait comme un art profane et maudit, la musique devint à peu près exclu si vement harmonie. Comme il fallait cependant déterminer d'une façon ou d'uïie autre la succession d;ans. le teiups des modulations harmoniques, Vart chrétien emprunta à l'art d.e la danse les quelques éléments i,-ythmiques qui lui étaient strictement indispensables. Des figures rythmiques dépourvues de toute signification vivante, réduites en quelque f^oAQ à l'état de simples formules géométriques, duient donner à rharmonie un semblant de vie ; elles furent dé-

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