DEFINITION DU DRAME MUSICAL
plusieurs artistes spéciaux — n'est donc pas, dans l'idée de Wagner^ une branche particulière de l'art, un genre parmi les autres genres : c'est la forme artistique supérieure, c'est la synthèse vivante des arts particuliers qui n'atteignent, chacun, leur plein épanouissement qu'en s'unissant, en combinant leurs efforts en vue d'un effet d'ensemble. Le problème que doit poursuivre l'artiste d'aujourd'hui, c'est donc la création d'une œuvre d'art qui soit pour les temps modernes ce que la tragédie grecque était pour le monde hellénique.
Comment ce drame prendra-t-il naissance ? Pour simplifier le problème nous pouvons laisser de côté provisoirement tous les arts qui ne font que réaliser pour les sens la conception dramatique : l'art de l'acteur qui mime l'action, l'art du décorateur et du machiniste qui préparent la mise en scène, etc. Réduit à ses termes essentiels, le problème de la naissance du drame lyrique se pose de la façon suivante : Comment la poésie et la musique peuvent-elles combiner leurs efforts de manière à ne pas se contrarier l'une l'autre, à ne pas superposer simplement leurs effets, mais à atteindre par une alliance intime et féconde des résultats qu'elles ne sauraient obtenir en usant chacune séparément de ses ressources particulières.
Voyons d'abord le rôle que doit jouer la poésie dans cette association.
La tâche essentielle du poète est tout d'abord d'agencer l'action du drame. Lui seul est en état de s'acquitter de cette mission, car le musicien est incapable d'exprimer à l'aide des ressources propres de son art autre chose que des sentiments. Le poète au contraire, qui dispose du langage et s'adresse à l'intelligence et à l'imagination, peut exposer une action, en décrire le cours, en exposer les motifs avec une
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entière précision. Seulement, pour atteindre le but qu'il se propose, il ne doit pas s'adresser uniquement à l'intelligence, mais, par l'intermédiaire de l'intelligence, mettre en branle la sensibilité elle-même. Lorsqu'il expose une action, il ne peut pas j^océder comme le philosophe ou l'historien qui réduit tout à un enchaînement d'idées aussi clair, aussi logique que possible. Ce qu'il doit reproduire, 'le n'est pas l'impression qu'un événement fait sur Vintelligence spéculative de l'homme, mais l'image vivante à laquelle cet événement donne naissance dans l'esprit de l'homme instinctif. Il ne doit pas chercher à décrire un événement tel qu'il est réellement ou, pour être plus exact, tel qu'il se révèle à la raison qui analyse et réfléchit , il doit le peindre tel qu'il apparaît spontanément et nécessairement, en dehors de tout raisonnement abstrait, à l'homme naturel placé en face du spectacle des choses. Or l'homme primitif exprime ses idées sur l'univers sous forme de mythes; il peuple le monde d'êtres surnaturels qu'il conçoit pareils à lui, doués de raison, de sensibilité, de volonté. L'artiste procédera de même : lui aussi créera des mythes ou se servira, dans ses compositions, des mythes éclos dans l'imagination populaire.
L'histoire en effet ne saurait être une matière favorable au dramaturge : nous voyons aisément pourquoi. L'histoire naît, tout comme la science, lorsque l'homme, au lieu de s'abandonner na'ivement à ses impressions, se met à les analyser, à chercher la vérité par-delà les apparences. Elle ne nous montre pas l'homme naturel, le fond éternellement humain des événements, mais elle nous expose les aspects particuliers sous lesquels l'homme se montre au cours de son évolution à travers les siècles ; elle nous décrit les créations arbitraires et fortuites de sa raison. De lace caractère conventionnel et contingent qui,