‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 55 sur 135 · CRITIQUE DE L OPERA MODERNE · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE L OPERA MODERNE

derne, c'est que, loin de réaliser cette fusion delà poésie de la musique et de la danse à laquelle doit viser le drame lyrique, il n'est qu'une œuvre bâtarde et composite, une sorte de compromis entre ces trois arts qui, au lieu de se pénétrer, de se féconder l'un l'autre, se sont efforcés, tout en se réunissant, de garder chacun son existence indépendante Tout d'abord le compositeur et le librettiste tirent chacun de son côté. Le musicien — qui est généralement le personnage principal de l'association — oblige le poète à lui fournir un certain nombre de situations lyriques propres à être illustrées par la musique ; il lui faut des prétextes pour faire chanter ses premiers sujets, soit seuls, soit à plusieurs ensemble, des prétextes pour amener un chœur ou pour permettre à l'orchestre de déployer ses ressources ; et en conséquence le librettiste se voit obligé de sacrifier l'intérêt de son sujet en développant sa pièce, non point selon les exigences de la logique dramatique mais, d'après celles du «ompositeur ; ici il devra écourter telle partie essentielle de l'action, parce qu'elle ne fournit pas matière à des développements musicaux , là il lui faudra au contraire prolonger, en dépit de toute vraisemblance, d'autres situations pour laisser au musicien le loisir de s'étaler à son aise. D'autres fois au contraire, c'est le librettiste qui, malgré sa bonne volonté, embarrasse le musicien : il n'est pour ainsi dire aucun drame, aucun drame historique surtout, qui n'amène çà et là des situations se prêtant mal ou ne se prêtant pas du tout à l'expression musicale ; pour qu'une intrigue historique, si simplifiée soit-elle, reste cependant intelligible, il est à peu près impossible d'éviter des récits de faits, des exposés de circonstances fournissant à un compositeur une matière fort ingrate ; force lui est cependant d'imaginer (Quelque récitatif plus ou moins banal pour accompagner

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les paroles du poète, comine tout à Vheure nous voyions le poète s'évertuant à chercher un texte pouvant servir de base aux développements du musicien. Quant au troisième des arts associés, la danse^ il n^'est d.'auouj^ secours ^ux deux autres ; on lui ménage seulement, dans chaque, opéra, une sorte d'espace vide à rintérieur duquel il lui est loisible de déployer comro^eil l'entend les grâces qui lui sont propres ; le musicien se borne à lui marquer le rythme ; quant au poète, il le laisse libre de faire ce que bon lui semble. La danse, unie jadis à la poésie dans le drame de Sophocle, s'est émancipée dans le ballet moderne : la voilà hors de tutelle. Mais elle paie cher cette funeste indépendance, car la danseuse moderne n'est plus qu'une nj^canique sans âme. Tout ce qu'elle a dévie s'est conceUitré ch^ez çlle dans les jambes et dans les bras qui lui servent de contrepoids. Son visage, qui savait jadis exprimer par les jeux de physionomie toute la gamme des sentiments et des passions, est figé aujourd'hui dans une expression stéréotypée de bonne grâce avenante : elle sourit, offrant son corps à toutes les convoitises, elle sourit toujours, d'un sourire béat qui dit sa complaisance infinie. — En résumé, le vice fondamental de lopéra moderne, selon Wagner, c'est que le compositeur, le librettiste, le chanteur, le danseur sont des associés égoïstes et envieux qui, aai lieu de collaborer loyalement au drame, ne visent qu'à briller chacun pour son compte et délimitent soigneusement par contrat le domaine de leur activité propre : « La musique, pour sauver sa suprématie, concède à la danse tant de quarts d'heure où les chaussons frottés de craie du corps de ballet font la loi sur la scène et battent la mesure aux musiciens ; il est convenu d'autre part quj'U sera formellenkent interdit au chanteur de se permettre aucun geste, le droit de se mouvoir étant réservé au danseur, tandis que le chanteur, pour

l'obéir est une œUVRE ÉGOÏSTE 223

soigner rémission de sa voix, doit réprimer toute velléité de pantomime dramatique. Avec la poésie, la musique signe un contrat qui donne à celle-ci toute satisfaction : il ne sera fait aucun usage de la poésie sur la scène ; on s'efforcera même de ne prononcer ni les vers ni les mots ; moyennant quoi elle pourra se présenter au public sous la forme d'un livret nécessairement consulté par Iç spectateur : noir sur blanc, tout à fait littérature ! Ainsi fut conclue cette sainte alliance, où chaque art put rester lui-même et où, entre le ballet dansé d'une part, le livret d'opéra de l'autre, la musique put nager en long et en large, en haut et en bas, comme bon lui semblait (i). »

L'opéra est donc une œuvre essentiellement égoïste. A ce titre, il est le symbole artistique du monde moderne. C'est du même mal que souffrent, selon. Wagner, à l'heure présente, la société et l'art. Tous les. individus qui collaborent à; l'opéra, depuis le musicien et le poète, j.usqu'au décorateur çt au costumier, mettent leur intérêt particulier, la sa,tisf action de leur vanité égoïste, avant le souci de l'ceuvre commune. Mais cette absence d'amour, cette Lieblosigkeit, n'est qu'une forme particulière de la rebgion de l'égoïsme qui fait le njalheur de la société moderne. Quand les moeurs publiques auront changé, quand la Révolution aura brisé le régime inique qui pèse sur l'Europe, quand le règne de l'amour aura succédé à celui de la haine et de l'envie, alors aussi l'opéra fera spontanément place au véritable drame musical. De môme que l'opéra vulgaire est l'image du monde actuel et tire de ce monde sa raison d'être, de même la grande œuvre de rédemption, la régénération totale de l'humanité, marchera dje pair avec l'avèniement de l'art communiste.

(1) Ges. Schr. III, 120 i.

Nous arrivons ainsi à la partie positive de l'œuvre de Wagner, préparée et amenée par toute la partie négative et critique. Comment doit naître l'œuvre d'art communiste ? De quelle manière les divers arts doivent-ils s'unir pour produire le drame musical de l'avenir ?

Tout homme qui considère un événement quelconque s'accomplissant en sa présence ressent un ensemble complexe d'impressions diverses, une inlidtion plus ou moins précise, plus ou moins détaillée, suivant le degré de culture de ses sens, de sa faculté d'émotion et de sa raison. L'artiste se distingue du commun des hommes d'abord par la netteté des intuitions dont il est capable, ensuite par la faculté qu'il a de fixer ses intuitions dans ses œuvres d'art et de les communiquer ainsi à ses semblables. II n'est pas nécessaire d'ailleurs que chaque artiste soit capable de reproduire une intuition sous tous ses aspects, dans toute sa complexité. L'un sera plus apte à ressentir et à reproduire les impressions visuelles, un autre excellera à décrire les émotions par la musique ; chez un autre encore, c'est la partie-intellectuelle de l'intuition qui prendra le plus d'importance. Mais l'œuvre d'art supérieure sera nécessairement la reproduction intê- (jrale d'une intuition; ce qui revient à dire que l'œuvre d'art parfaite est le drame, car le drame est la seule forme d'art qui s'adresse à l'être humain tout entier, à ses sens comme à sa raison et qui soit, par suite, capable de reproduire d'une façon adéquate une intuition. Le drame — qu'il soit d'ailleurs l'œuvre d'un seul individu exceptionnellement doué ou qu'il résulte de la collaboration de

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