LA LÉGENDE FRANQUE DU TRESOR DES NIHELUNGEN
lui-même qu'il dédie son livre à ses amis et non à la crilique hislorico-juridique (i). Mais les Wibelungen ont un réel intérêt comme création poétique, et l'on ne peut qu'admirer l'imagination puissante avec laquelle Wagner a conçu cette espèce de légende des siècles fantastique et formidable, où l'histoire des empereurs allemands s'éclaire d'un jour inattendu en se combinant avec les grandes légendes du moyen âge, la légende des Nibelungen et celle 'lu saint Graal.
Les héros de cette vaste épopée sont les souverains issus de la race royale des Francs, dynastie antique dont la légende nous a conservé, d'après Wagner, le nom le plus ancien, celui de Nibelungen. Le pouvoir de cette dynastie est fondé sur la notion de l'hérédité : le roi et ses proches sont considérés comme les représentants les plus authentiques delà race, comme les descendants les plus directs d'un Ancêtre mystérieux : le patriarche de l'antique race des Aryas, qui unissait en sa personne le pouvoir royal et le pouvoir religieux. Dans la suite des siècles, ses descendants ont perdu le pouvoir religieux, mais de leur dignité primitive de roi-prêtre ils ont conservé cette auréole quasi divine qui flotte au-dessus de leur royauté laïque ils sont regardés par le peuple et ils se regardent eux-mêmes comme les élus de la divinité, comme des êtres privilégiés, marqués au front d'un signe mystérieux, destinés par leur naissance même à la suprême puissance. Avec Charlemagne, la race des Francs touche presque, un instant, à la réalisation de ce rêve de domination universelle qui hante l'âme ambitieuse des Nibelungen.
L'idée de cette souveraineté universelle que les Francs ou Nibelungen se croyaient appelés à réaliser sur terre se
(1) Ges. Schr. ]V, 314 note.
L ANNEAU DU NIBELUNG
trouve exprimée sous forme symbolique dans la légende nationale de leur race, dans le mythe de Siegfried et des Nibelungen. i
Les Nibelungen mythiques sont des esprits de la nuit et de la mort qui vivent dans les entrailles delà terre, actifs et industrieux, occupés sans cesse à recueillir les richesses cachées dans les profondeurs du sol, à fondre des parures et à forger des armes. Quand Siegfried, le dieu-soleil, le héros du Jour, tue le dragon symbole de la Nuit informe et sombre, il s'empare en même temps du trésor des Nibelungen et devient aussi leur roi ; en d'autres termes, il entre en possession de toutes les richesses de la terre et s'élève jusqu'au faîte de la souveraine puissance. Sa grandeur, cependant, cause sa perte.. L'héritier du dragon devient l'implacable^nnemi du dieu victorieux qu'il veut dépouiller de son butin : il frappe traîtreusement Siegfried, comme la nuit frappe le jour, et l'entraîne dans le royaume des ténèbres et de la mort. Mais Siegfried, à son tour, laisse à ses descendants le soin de le venger ; il leur lègue ses prétentions sur le trésor. Et de même que le jour doit sans cesse vaincre la nuit, briller sur les splendeurs de la terre, puis, de nouveau, s'engloutir au sein des ténèbres, ainsi toutes les générations issues de Siegfried sont poussées par une impulsion irrésistible, par une invincible fatalité à conquérir le trésor des Nibelungen et non moins fatalement vouées à la mort sitôt qu'elles l'ont conquis. L'éternelle ambition de toute la postérité de Siegfried, le rêve obstiné des Nibelungen ou Francs, descendants légitimes du dieu, c'est la possession du grand trésor, la conquête du pouvoir suprême, de l'hégémonie parmi les peuples de l'Europe.
L'entrée de Gharlemagne à Rome et sa rencontre avec le Pape est un moment capital dans l'histoire des Nibe-