QUERELLE DES GUELFES ET DES GIBELINS
'âme est supérieure au corps. L'Empereur de son côté revendiquait, en sa qualité de descendant légitime du chef des Aryas, la double autorité de Roi et de Prêtre, et considérait le Pape comme son vicaire spirituel. Frédéric Barberousse est, selon Wagner, le représentant par excellence du rêve impérial sous cette forme nouvelle. L'ancêtre de l'Empereur — telle était sa doctrine — est le Fils de Dieu que les Allemands nomment Siegfried et les autres peuples Jésus-Christ, et qui, pour le plus grand bien des hommes, a accompli un acte héroïque entre tous et, pour cet acte, a subi la mort. Ses héritiers sont les Nibelungen ou Francs, souverains-nés de tous les peuples de l'univers et dont le chef, l'Empereur, est le maître légitime du monde. Toute possession doit être légitimée par lui sous peine de n'être qu'un vol. En Allemagne, l'Empereur dispense lui-même les fiefs ; dans les autres pays, les Rois et les Princes sont ses vicaires et tiennent de lui leur autorité. Enfin l'Empereur, qui est également Souverain Pontife, délègue sa souveraineté spirituelle au Pape, le plus important de ses dignitaires, qui, au nom de l'Empereur et sous sa surveillance, exerce pour le bien et la paix des peuples l'autorité suprême en matière de religion sur toutes les nations de la terre,
Barberousse vit s'élever contre ses prétentions trois adversaires : les princes allemands au nom de leur intérêt égoïste, le Pape au nom de la souveraineté de l'esprit sur la matière, les villes lombardes au nom de l'idée de liberté. Devant cette opposition formidable qui triomphe à la bataille de Legnano, Barberousse se réconcilie avec le Pape, écrase la révolte des seigneurs allemands, proclame enfin la hberlé des cités lombardes. Alors, libre de ses mouvements, il marche vers l'Orient, à la conquête de la Palestine et du saint Graal.
L ANNEAU DU NIBELUNG
Nous arrivons ainsi à la dernière phase de révolution de l'idée franque. L'Empire à la fois réel et idéal de Charleraagne s'est entièrement spiritualisé avec Barberousse. Le trésor des Nibelungen est devenu la Coupe du saint Graal (i).
Des traditions merveilleuses rapportaient qu'au fond de l'Inde, en un pays splendide, vivaient un Roi-Prêtre et S)n peuple, voués au culte d'une sainte relique, fertile en miracles, que la légende nommait le saint Graal, et dont îa vue conférait à ses gardiens l'immortalité au sein d'une souveraine félicité. C'est là que Barberousse rêvait de retrouver la souveraineté religieuse, exploitée à Rome par des prêtres ambitieux. Il se rend en Palestine pour délivrer le Saint-Siège, il défait les Sarrasins; déjà il n'est plus séparé de la terre promise que par un fleuve ; dans son impatience il s'y jette à cheval sans attendre qu'on ait construit un pont. Il disparaît dans les flots : nul, depuis, ne l'a revu. Et à partir de ce moment, un ardent désir s'empare de la chrétienté : elle rêve de retrouver, par-delà la Rome pontificale, la terre authentique du Salut, Jérusalem, le tombeau du Sauveur, — et plus loin, dans l'Orient mystérieux,! le berceau légendaire de la race blanche...
(1) Wagner a pu trouver cette idée dans GOtllinj, Nibel. u. Gibel.,p.Z ss. Pour GuUling, l'idéal héroïque, daus la coiîscieuce permanifiue, passe par trois phases successives: d'abord les héros sont conçus comme agissant avec le concours des vieux dieux païens; puis les liéios sont regardés comme indépendants; enCn vient l'époque de la chev.derie chrétienne. Les deux premières phases de ce développement apparaissent dans la légende du trésor des Niheluugen, la trois ème diiiis celle du Gr inl. « Du erwacht in den Ziiqcn des groszen Karl geqen die Sarazenen die Alinunq eines neuen RiÛergeisles: bisendlich wieder ein Ilort, aber ein unvergdnnliclier, zum HelJenthum trill und die Irlzle Zeit bildel filr das lielilenr/edicht. Im heiligen Gval... erkennen Titurel und aile die reinen Uiller dessclben ihr ewiges Ziel ; die Rillerscha/t làszt Gui vnd Blut f tir dièse IJeberzeiigwig, fier Goll laid das Ueilig\te. In dieser Deziehiing ist der lieilige Gralder verhldrle ^ibelungenhorl, und beide bilden die schônste forlschreilcnde Ueldenerzieintng, wie siekein anderes Yolk aufzuweisen bat in den Werken des Dichlergeistes, als unser teutsches. » (P. 7 s.)
rNTEBPBÉTATION MATÉRIALISTE DU TRÉSOR DES NIBELUNGEN 257
En même temps que la légende des Nibelungen se spiritualise en devenant la légende du Graal, elle se matérialise d'autre part en une théorie de la propriété.
Le trésor des Nibelungen doit être à l'origine toujours mérité par un combat. Les descendants de Siegfried élèvent sur lui des prétentions au nom de l'hérédité, mais ils doivent le gagner en renouvelant sans cesse l'exploit primitif de l'Ancêtre ; c'est la valeur individuelle qui leur confère le droit à la richesse et à la puissance. Conformément à ce principe, les fiefs, à l'époque de la féodalité, furent donnés comme récompense individuelle à des guerriers qui avaient rendu au souverain des services signalés. Mais peu à peu des mœurs nouvelles s'établirent : les fiefs devinrent héréditaires; ce ne fut plus la valeur individuelle qui conféra la richesse, mais, inversement, la richesse qui devint une cause de puissance pour le possesseur. L'avènement du droit romain en Allemagne consacra cette sanctification delà propriété.
Ainsi le trésor des Nibelungen s'est évanoui : chez l'empereur il s'est spiritualisé en un rêve de royauté idéale : chez les seigneurs avides du moyen âge, ancêtres de nos capitalistes modernes, il s'est matérialisé, il est devenu l'or et la terre, que ceux-ci ont confisqués à leur profit égoïste. Le peuple n'a plus rien pour lui que le souvenir de ses vieilles légendes. Mais il croit encore à l'existence du trésor. Il raconte que ce trésor est enseveli au plus profond d'une montagne, comme au temps où Siegfried l'avait conquis. C'est Barberousse lui-même qui l'a mis en réserve pour des temps meilleurs. Là, dans l'antique Kyffhâuser, dort le vieil empereur; autour de lui gît l'immense trésor des Nibelungen ; à son côté pend Tépée qui jadis tua le dragon.
Bien entendu, il ne pouvait être question de traiter sou
LiCHTENBERGER. l'j
L ANNEAU DU NIBELUNO
forme d'opéra un sujet comme celui de Frédéric Barberousse; il était trop touffu, trop complexe, trop riche en éléments historiques et contingents pour que Wagner eût songé un seul instant à en tirer up livret de drame musical. La question se posait donc pour lui eu ces termes : Composerait-il un drame littéraire sur BarberomsQ ou un drame musical sur Siegfried ? Son hésitation fut de couitc durée. Il renonça à Barberoiisse ; non qu'il reculât devant une œuvre pour laquelle il ne pouvait faire usage de son génie musical : mais il sentait que son génie dramatique lui-même ne pouvait s6 déployer librement que dans un sujet propre à être traité aussi par la musique. Cette expérience décisive lui avait enfin révélé avec une évidence complète une des lois fondamentajes de son esthétique qu'il entrevoyait depuis longtemps sans encore se la formuler clairement : à savoir que le vrai drame est nécessairement musical et que par suite les sujets historiques et pohtiques sont impropres non seulement à ropéra,mais, d'une manière générale, au drame lui-même (i). Cette curieuse synthèse de l'histoire et du mythe qu'il avait esquissée dans les Wibelungen ne lui fournit donc pas la matière d'une œuvre d'art. Elle reste néanmoins intéressante, non pas seulement comme une preuve de l'extraordinaire puissance Imaginative de Wagner, mais surtout parce qu'elle montre le lien secret qui unit VAnneau à l'œuvre postérieure de Wagner. Nous voyons en effet que, dès 18/48, il conçoit le mythe des IS ibeliingen comme le premier acte d'une sorte de Divine comédie, dont le dénouement est la légende du Graal. Les Wibelungen annoncent non seulement VAnneau, mais encore Parsifal, Après la ruée sanglante, forcenée et vaine vers l'Or et la Puis-
M) (7e''. ^chr, IV, 313 Bs., 319 ; voir aussi le chapilre précédent, p. 22(5 s.
l'esquisse dramatique sur le mythe des nibelungen 259
sance, la quête paisible et féconde du saint Graal. Après la tragédie de la mort, nous entrevoyons, pour l'avenir, le drame de la rédemption.
Pendant ce même été de 18/48 où il écrivait les Wibelungen^ Wagner esquissait aussi le plan d'une vaste composition dramatique sur le mythe des Nibelungen qui, dans ses lignes générales, ne diffère guère de la tétralogie telle que Wagner l'exécuta quelques années après. Ce qui caractérise cette esquisse, c'est d'abord que Wagner s'écarte résolument des sources allemandes ou norroises de la légende, du Nibelungenlied comme de la Vôlsunga saga ou des chants eddiques, en laissant de côté toute l'histoire de la vengeance de Kriemhilt et du massacre des Nibelungen à la cour d'Attila et en terminant son drame à la mort de Siegfried. Il revient ainsi à la forme primitive de la légende telle que la reconstruisait, vers cette époque, l'un des premiers philologues de l'Allemagne. Si l'on en croit Lachmann, qui écrivait en 1829 sa Critique de la légende des Nibelungen, l'histoire de Siegfried aurait été, sous sa forme la plus ancienne, un mythe sur la puissance fatale de l'or. Le trésor des Nibelungen a été dérobé, dans les profondeurs du Rhin, à son possesseur primitif : il est désormais l'objet des plus ardentes convoitises, mais cause la perte de tous ceux qui y portent la main ; Siegfried, le plus brillant des héros, s'en empare à la suite d'exploits merveilleux, mais il tombe lui-même sous la domination des esprits des ténèbres ; il est obligé de conquérir non pour lui, mais pour son maître Gunther, roi des Nibelungen, la vierge radieuse Brûnnhilde ; il meurt traîfreuse-
ifio l'anneau du nibelung
ment frappé par Hagen, et le trésor, objet de tant de convoitises, est enseveli dans les flots du Rhin et revient à ses premiers possesseurs (i). Il semble que l'or des Nibelungen ait été conçu par les imaginations primitives comme une puissance fatale, comme un monstre malfaisant et formidable, une sorte de Léviathan qui, issu du sein des ténèbres, déchaîne toutes les passions funestes de l'homme, se plaît à voir couler le sang à flots, à faire sentir à tous son pouvoir funeste; qui enfin, rassasié de meurtres, se plonge dans les remous du père des fleuves et rentre dans la nuit dont il était sorti (2). Cette antique conception, obscurcie et défigurée au cours des siècles par les traditions allemande et norroise, Wagner a su la mettre en relief avec une extraordinaire puissance dans l'œuvre qu'il projetait. Ce qui caractérise en outre dès l'origine son esquisse, c'est que, suivant en cela les sources norroises, mais développant leurs indications (3), il superpose à la tragédie humaine une tragédie divine. Il raconte le rapt de l'Or du rdiin par Alberich qui, grâce à l'Anneau, réduit les Nibelungen à l'esclavage ; puis la capture d'Alberich par les dieux qui le contraignent à livrer ses trésors et l'Anneau. 11 expose ensuite l'iniquité primordiale qui vicie la domination des dieux: au lieu de hbéi'er les Nibelungen asservis par Alberich, les dieux ont payé avec le trésor et l'An-
! i Laclimaun, Krilik der Sarje von de n NiheUmijen ; re|ii-oduile dans les AnmerkuiKjm zn di-n j\'ihflanfjen, Berlin, 1836, p. 342 s.
(2) Sur la léf,'eiide di^s N.hi'lungeu et sur relie du trésor en particulier, voir H.Lichlenberger, le Poème et la Légende des Nibelungen, p. 86 ss
(3) Sur les sources légendaires du poème de W.iirnpr, on consultera en première lipne Touvrafre consciencieux de E. }i\c\nck. Die sageniviuxenachiiflliclien Grimdlagen der Nibelungendichlung /?. W'agners, Berlin, 1802 et /•'. Ilelibeh und /?. Wagner's Nibeliingenlrilngien. Ein hreilif'cher Beitrag zur Geschichle der neueren Nibelungendichlung, Lcipzitr, 1905; voir aussi Gjellerup, /?. Wagner in seinem Uauplwerhe « der Ping des Nibelungen ». Leipzitr, 1891," VV. Golttier, Bayr. S/cV/Zer, 1896, 238 ss. et Die sagengeschirhllichen Grundlagen der Èingdichlung /?. Wagners, Charlolteiiburg, 1902.
IDÉE MAÎTRESSE DE l'eSQUISSE DE l848 ii6l
neau les géants qui ont construit pour eux le Walhall, et ils ont ainsi perpétué la servitude injuste qui pèse sur les Nibelungen (i). Il dit enfin les efforts tentés par les dieux pour réparer l'injustice qui vicie leur domination, leurs craintes de voir Alberich reprendre l'Anneau et arriver à la toute-puissance, la rédemption de l'univers par l'Homme qui assurée jamais le règne des dieux en restituant aux nixes du Rhin l'Or qui leur a été ravi. Dans l'esquisse de 1848, toutefois, ce n'est pas encore l'histoire des dieux et de leur maître, Wotan,ni la destinée de l'univers qui l'orme le centre de l'action. C'est Siegfried qui est à ce moment, dans l'idée de Wagner, le héros principal du drame, — Siegfried dont la belle et radieuse figure s'était gravée tout d'abord dans son imagination de poète et l'avait attiré vers la légende des Nibelungen. En Siegfried, il incarne l'idéal de l'homme tel qu'il le conçoit pour l'instant, — fort et beau, sans peur et sans envie, naïf et spontané, tout entier à la sensation présente, insoucieux de l'avenir, ignorant toutes les lois, toutes les conventions divines ou humaines. C'est Siegfried qui, par son héroïsme, prend sur lui la faute des dieux et répare l'iniquité qu'ils ont laissé subsister. Il apparaît au dénouement comme une sorte de rédempteur socialiste venu sur terre pour abolir le règne du capital. Après qu'il a succombé sous les coups de Hagen, Brûnnhilde proclame en effet, en son nom, que la servitude des Nibelungen est finie, que l'Anneau ne reviendra ni à Alberich, ni aux hommes, ni aux dieux, qu'il
(1) « Die Absiclit ilirer /lô/ieren Weltordnung ist sitUiclies Bewusztsein; dan Unrecht,du.s sieverfohjcn, Ituflct aher an ihnen seLber. Ans der Tiefe NihcUicims grollt ihnen dus b'eivustzsein Hiver Schuld entyeg en : deïin dieKnerhlschalt der Nibelungen ist nicht zerbruclicn ; die Herrschaft ist nur Alberich yeraubt, und zwar nicht fiir einen hoheren Zweck, sondern unterdem Bauc/ie des mûszigcn Wurmes liegt imtzlus die Seele, die Freihcit drr Nibelungen begraboi :rAlbfrirh hat somit in seinen Vorwiirfeu gegen die GôUer Recht. * t,Ges. Hchr. II, 156 s.)
202 L ANNEAU DU MliI£LUNG
ne servira plus les rêves de domination de qui que ce soit, mais qu'il sera enseveli ù tout jamais dans les profondeurs du Rhin. Le règne des dieux est désormais assuré pour toujours ; et au milieu de la llamme du bûcher qui consume les restes de Siegfried surgit, dans un rayonnement d'apothéose, Brtinnhilde à cheval, parée de ses armes de WalkUre, qui entraîne le héros vers les demeures de Wotan .
L'esquisse achevée, Wagner se mit à l'œuvre sans plus tarder. Dès le mois de novembre de cette année i848, il composait, en moins de quinze jours, un « grand opéra héroïque ^i en trois actes, qu'il intitulait la Mort de Siegfried, et dans lequel il traitait la dernière partie de son esquisse dramatique, exposant sous forme de récils les événements qui précèdent l'action. En décembre, il donnait lecture de l'œuvre nouvelle à ses intimes de Dresde.
Délaissé pendant les mois troublés qui précédèrent et suivirent immédiatement le soulèvement de mai l8/i9, le drame de Siegfried ne tarda pas à hanterde nouveau l'imagination de Wagner aussitôt qu'il put songer à se remctlro au travail. Dès le 18 juin 1849, il écrivait à Liszt qu'il allait se mettre à la composition de son S/e^/'/'/ec/ et qu'il espérait la terminer en six mois. Et pendant près de deux ans, tandis qu'il écrivait, presque à contre-cœur, ses ouvrages théoriques, son grand drame mythique restait l'œuvre vers laquelle il aspirait et qui le rattachait à la vie. Pourtant il ne pouvait trouver ni le tempsni l'inspiration nécessaires pour aborder la musique de Siegfried. Il sentait que son œuvre nouvelle, telle qu'il la conccvait,dépassait si fort les proportions et le niveau d'un opéra ordinaire qu'il ne se trouverait dans toute l'Allemagne ni un théâtre pour la monter, ni des acteurs pour la jouer, ni un public pour la comprendre.