‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 67 sur 135 · COMPOSITION DU JEUNE SIEGFRIED · texte numérisé non relu

COMPOSITION DU JEUNE SIEGFRIED

Le découragement le saisit. Au mois de mai i85o il est si pénétré de l'inutilité d'une tentative de ce genre, qu'il prend la résolution ferme de renoncer définitivement à tout espoir de jamais mettre en musique la Mort de Siegfried et envoie le drame à un éditeur pour faire imprimer du moins le librelto comme essai littéraire. Sur ces entrefaites cependant, Liszt lui laisse entrevoir la possibilité de faire jouer l'œuvre projetée à Weimar. Un peu d'espoir revient au cœur de Wagner : il arrête l'impression du librello. Au début de l'année 1 85 1 , après l'achèvement à' Opéra et Drame (février), il est ressaisi par le besoin plus impérieux que jamais de faire de nouveau œuvre d'artiste, et revient avec une ardeur nouvelle à son Siegfried. Toutefois il conçoit en même temps l'impossibilité absolue à laquelle il se heurte toujours de faire représenter d'une manière intelligible une œuvre aussi insolite que la Mort de Siegfried sur le petit théâtre de Weimar. Et au lieu de commencer la musique du d"ame qu'il avait écrit, il entreprend, pour le théâtre de Weimar, une œuvre toute nouvelle, dont l'idée avait germé en lui depuis quelque temps déjà, qui était destinée dans sa pensée à servir d'introduction à la Mort de Siegfried^ et qu'il intitulait : Le Jeune Siegfried.

Wagner avait projeté jadis, pendant cet automne de 1848 si fécond en plans de toute sorte, de traiter sous forme de drame musical un conte populaire, l'histoire du jeune gars qui quitte la maison « pour apprendre à connaître la peur » et qui est si sot qu'il n'y peut jamais parvenir. « Or, vois mon efl'roi, écrit Wagner à UhUg le 10 mai i85i, quand tout à coup je découvris que ce gars n'est autre que ' — le jeune Siegfried qui s'empare du trésor et réveille Brûnnhilde » (1). Aussitôt l'idée d'un drame qui raconterait

(1) Lettres à Ulilig, p. 91.

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l'enfance naïve et héroïque de Siegfried, qui instruirait ainsi directement le public des événements qui précèdent et motivent la mort du héros et préparerait de la sorte les spectateurs à mieux goûter les émotions plus graves et plus profondes que doit produire la il/or/ f/e5ze<//îr/e</, s'imposa avec une irrésistible puissance à son imagination d'artiste. En trois semaines, du 3 mai au 24 juin i85i, le poème du Jeune Siegfried était mis sur pied. Et Wagner comptait fermement qu'au bout d'un an il pourrait confier à Liszt la partition entièrement achevée, pour la faire représenter à Weimar.

Pendant l'été, cependant, ses idées subissaient une dernière et décisive transformation. L'œuvre totale de la tétralogie se dessinait enfin dans son imagination sous sa forme définitive, avec toute sa prodigieuse ampleur.

A peine avait-il achevé son Jeune Siegfried^ que Wagner s'était aperçu que son œuvre nouvelle ainsi que la Mort de Siegfried n'étaient que des fragments détachés de ce drame gigantesque dont il avait ébauché l'esquisse en 1848, fragments qui ne pouvaient produire leur plein effet que s'ils venaient chacun à la place qui lui était assignée dans l'œuvre totale. « Dans ces deux drames, écrivait-il à Liszt, une foule de données essentielles étaient ou bien racontées ou même abandonnées à l'imagination des spectateurs : tout ce qui donne à l'intrigue et aux caractères de ces deux drames leur immense portée et leur sens profond, tout cela devait être laissé en dehors du cadre de l'action scénique et communiqué simplement à la pensée. Or ma conviction intime est qu'une œuvre d'art ne peut vraiment faire impression que si l'intention poétique est exprimée dans tous ses aspects principaux sous une forme concrète et visible ; moins que tout autre je puis, en ce moment, faillir k cette i^ègle dont j'ai

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