‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 7 sur 135 · PREMIÈRES ÉTUDES MUSICALES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ÉTUDES MUSICALES

commençât à se révéler. Il assista d'abord pendant quclqvie temps aux leçons de piano de ses sœurs, sans y prendre part lui-même, étant absorbé, à ce moment, par ses études classiques. Puis on se décida à lui faire donner des leçons par un précepteur qui expliquait avec lui Cornélius Nepos ; mais à peine le jeune Richard eut-il acquis quelques vagues notions sur le mécanisme du piano qu'il se mit à apprendre, en secret et sans musique, l'ouverture du Freischùtz ; son maître, l'ayant surpris un jour qu'il exécutait de mémoire cette ouverture avec des doigtés fantastiques, déclara « qu'on ne ferait jamais rien de cet enfant-là ». « Et, conclut Wagner, il avait raison, car, de toute mon existence, je n'ai pu apprendre à jouer du piano. » Pour l'instant, il avait pris en dégoût la technique du piano, de même que, quelques années auparavant, il s'était dégoûté de la technique du dessin ; et comme il était incapable de jouer proprement un passage brillant, il conçut dès cet âge tendre une très grande horreur pour toute espèce de traits et de fioritures. Quand il décida qu'il deviendrait musicien, Wagner n'avait aucun talent appréciable sur aucun instrument.

Deux grands compositeurs allemands vers lesquels il se sentit attiré puissamment aussitôt qu'il les connut lui révélèrent sa vocation musicale : c'étaient Weber et Beethoven. Il connut d'abord Weber, qui depuis 1817 remplissait les fonctions de Kapellmeisler à l'opéra de Dresde. C'était l'époque où Weber, champion convaincu de l'art national, s'efforçait de créer un opéra allemand en face de l'opéra italien qui jouissaif alors de la faveur à peu près exclusive de la cour et d'une grande partie du public. Vivement combattu par une cabale puissante à la tête de laquelle se trouvait le chef d'orchestre de l'opéra italien, Morlachi, il dut soutenir, au nom de l'art aile-

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mand une lutte de tous les instants. Dans ce conflit, il eut pour lui toute la sympathie de Louis Geyer qui communiqua à son fils adoptif son enthousiasme pour la musique et pour la personne du grand compositeur. Le jeune Richard prit parti pour lui avec tant de passion qu'il alla même, un instant, dans son aversion pour tout ce qui était art italien, jusqu'à dédaigner le don Juan de Mozart parce que les paroles italiennes de cet.opéra lui semblaient ridicules, lient pour Weber un vrai culte et il éprouvait comme une sorte de respect religieux chaque fois qu'il voyait passer dans la rue la silhouette maigre et fatiguée du grand musicien. Cet enthousiasme atteignit son point culminant au moment des représentations du Freischûtz à Dresde, en 1822. Weber ne put faire exécuter son chef-d'œuvre sur le théâtre qu'il dirigeait qu'après l'avoir fait représenter auparavant à Berlin et à Vienne, tant était puissante à Dresde l'opposition que lui faisaient les partisans de l'art italien. Le succès n'en fut pas moins étourdissant et le public accourut en foule. Richard Wagner était au nombre des plus enthousiastes. Les soirs où l'on jouait ]e Freiscludz, il savait toujours s'arranger pour obtenir, au besoin par une scène de larmes, la permission d'aller au théâtre ; là son imagination d'enfant s'exaltait, tandis qu'il contemplait le maître, dirigeant son œuvre du haut de son pupitre de ciief d'orchestre, et il sentait germer en lui un désir toujours plus ardent de devenir un jour lui aussi musicien et compositeur d'opéras comme Weber qu'il admirait tant. A la maison, au lieu de travailler ses gammes et ses exercices, il massacrait l'ouverture du Freischiilz; vers la même époque il mendiait deux groschen à sa mère pour acheter du papier à musique afin d'y transcrire à son usage les Chasseurs de Liilzow de Weber. Il pressentait déjà que l'œuvre de Weber, que le Freischûtz en particulier, était

INFLUENCE DE WEBER 3l

une des parcelles les plus précieuses du patrimoine national de l'Allemagne; et ce sentiment lui revint avec une extraordinaire énergie, quand vingt ans plus tard il réentendit le Freisc.hiilz à l'Opéra de Paris, dans ce Paris qui l'avait si mal accueilli, où il se sentait perdu au milieu des étrangers, exilé, pauvre et sans ressources, loin de sa patrie : « Oh I ma splendide patrie allemande! » écrivait-il à ce moment, au sortir de l'Opéra, « comme je t'aime, commeje te chéris, ne fût-ce que parce que le Freischùlzesi né sur ton sol ! Combien j'aime le peuple allemand qui aime le Freischûtz, qui aujourd'hui encore croit aux merveilles de la plus naïve des légendes, qui aujourd'hui encore, parvenu à l'âge viril, ressent ces terreurs mystérieuses et douces qui firent frissonner son cœur au temps de sa jeunesse! 0 charmante rêverie allemande, ô rêverie des bois, rêverie du soir, des étoiles, de la lune, du clocher du village qui sonne le couvre feu ! Combien est heureux qui peut vous comprendre, et croire, sentir, rêver, s'exalter avec vous! (i) » Ces sentiments que Wagner exprimait avec tant d'émotion en i84i devaient bien être ceux qui agitaient, plus confusément à la vérité, son cœur d'enfant alors qu'il assistait aux premières représentations du Freischûlz. Un peu plus tard il vit, à sa grande joie, sa sœur Rosalie créti* en 1824 sous la direction du maître le rôle de Preciosa, puis une autre de ses sœurs, Louise, jouer à Leipzig avec grand succès les rôles de Preciosa et de Silvana (1827). Et lorsque quatre ans après ces représen- ■ tations triomphales du Freischûtzk Dresde, "Wagner apprit que le maître était mort à Londres, le 5 juin 1826, miné par Ja maladie, la fatigue et le chagrin, son âme d'enfant fut remplie d'horreur et de désolation par cette fin mélanco-

(1) Ges. Schr. 7, 220.

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lique de l'homme qui, le premier, lui avait révélé le monde de la musique.

Après Weber, ce fut Beethoven qui décida de la vocation de Wagner. Lorsque la famille Wagner revint se fixer à Leipzig, en 1827, le jeune Richard, âgé alors de i4 ans, put entendre aux concerts du Gewandhaiis les symphonies du grand maître qui venait, au printemps de cette même année, de terminer à Vienne sa douloureuse existence. L'impression fut écrasante. Dans une nouvelle, composée plus tard à Paris, où Wagner met en scène un jeune musi cien allemand qui accomplit pieusement le pèlerinage de Vienne pour y voir Beethoven, il fait dire au héros de son histoire : « Je ne puis me rappeler ce qu'on voulait faire de moi, je sais seulement qu'un soir j'entendis jouer une symphonie de Beethoven ; que dans la nuit j'eus un accès de fièvre ; que je tombai malade, et qu'après mon rétablissementj'étais musicien » (1). On peut supposer que dans ce récit pittoresque, Wagner ne fait qu'exprimer, avec l'exa, gération permise aux poètes, l'émotion que lui causa la révélation subite des symphonies de Beethoven. Non moins forte fut l'impression qu'il ressentit en entendant, au Gewandhaus aussi, la musique d'Egmont. Ce jour-là, pour la première fois, il prit conscience de sa mission d'artiste : il résolut de ne lancer dans le monde sa fameuse tragédie shakespearienne qu'accompagnée d'une musique semblable à celle qu'il venait d'entendre. Malgré son ignorance complète de l'harmonie, il lui sembla, dans le premier feu de son enthousiasme, qu'il lui suffirait de huitjours de travail pour composer cette musique qu'il jugeait indispensable à l'intelligence de son œuvre. Après s'être jeté à corps perdu dans le traité d'harmonie de Logier, il ne tarda pas

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