INFLUENCE DE BEETHOVEN
à se convaincre que les choses ne pouvaient aller aussi vite. Mais il ne se découragea pas. Gomme jadis, après avoir connu le drame grec et le drame de Shakespeare, il avait décidé qu'il serait poète, il décida, après avoir entendu les œuvres de Beethoven, qu'il serait musicien ; et il se mit à composer, sans rien dire à sa famille, une sonate, un quatuor et un grand air.
Lorsqu'il se décida à avouer à ses parents sa nouvelle' vocation, ils commencèrent, comme de juste, par la combattre très vivement, craignant, non sans quelqu'apparence de raison, que cet enthousiasme subit pour la musique ne fût qu'un engouement passager et bien vite dissipé. Sa mère se décida cependant à lui faire donner des leçons par un musicien sérieux, Gottlieb Mûller. Mais le pauvre homme avait à faire à un élève bien bizarre. Wagner était à ce moment plongé jusqu'au cou dans la lecture de Hoffmann, dont le mysticisme musical confinant à la folie l'avait fortement impressionné. Il avait dévoré ces pages étranges et presque délirantes des Phantasiestiicke où Hoffmann raconte comment « les proportions numériques de la musique et même les règles mystérieuses du contrepoint éveillent en lui une horreur intime », où il évoque comme des personnages réels l'Accord fondamental et la Quinte « ces deux colosses, » et la Tierce « ce doux et tendre jeune homme », et où il dépeint son fantastique Kreisler menaçant de « se poignarder d'une Quinte augmentée ». Wagner à son tour eut des visions pendant lesquelles « la Note fondamentale, la Tierce et la Quinte lui apparaissaient en personne et lui révélaient leur sens mystique ». Son maître eut toutes les pemes du monde à lui faire comprendre que ce qu'il prenait pour des puissances mystérieuses n'était pas autre chose que des intervalles et des accords ; et le pauvre homme demeura per-
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suadé que son élève était un cerveau brûlé dont on ne ferait jamais rien. De son côté, Wagner prit en grippe et son maître et l'harmonie qu'il lui enseignait ; il la regarda comme une science pédantesque et maussade, dont les règles se dressaient devant le compositeur comme autant d'écriteaux portant « Chemin défendu » sans qu'aucun, d'ailleurs, indiquât la voie qui conduisait au but. Aussi prit-il le parti de composer à sa guise, sans plus s'inquiéter des règles conventionnelles que son professeur s'efforçait de lui inculquer. Le fruit de ses travaux fut une ouverture échevelée que le chef d'orchestre du thcalre de Leipzig, Dorn, fit exécuter en i83o par amitié pour le jeune compositeur de dix-sept ans et malgré l'opposition de ses musiciens. « Cette ouverture, écrit Wagner dans son autobiographie, marque le point culminant de mes excentricités. Pour faciliter l'intelligence de la partition d'orchestre, j'avais formé le dessin de l'écrire avec trois encres de couleurs différentes : rouge pour les cordes, vet-te pour les bois, noire pour les cuivres. Le tissu de cette ouverture étonnante était si compliqué qu'à côté d'elle la IX^ symphonie de Beethoven semblait une sonate de Pleyel » (i). Le public resta interloqué devant cette œuvre incohérente ; ce qui nuisit surtout au succès, ce fut un coup de timbale fortissimo qui revenait régulièrement toutes les quatre mesures ; les auditeurs se montrèrent d'abord surpris de l'obstination du timbalier, puis exaspérés ; finalement ils prirent le parti de rire, à la grande confusion de l'auteur. L'œuvre, malgré ces défauts énormes, n'était pas dénuée d'intérêt et il est regrettable qu'elle soit aujourd'hui perdue. I-,a preuve, c'est que Dorn avait pu discerner, dans celte éluciibration
(1) Ges. Sclir. I, 7. Dorn raconte que la partition fut effectivement écrite avec di^ux encres différeutes: v. Glasenapp, R. Wagner, /, 123,