Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux
Br. — 0 dieux augustes, êtres sublimes ! rassasiez vos yeux du couple sacré ! Éloignés l'un de l'autre qui nous séparerait? Séparés, qui, l'un de l'autre nous éloignerait ?
S. — Salut à toi Brùnnhilde ! resplendissante étoile 1 Salut vadieux amour !
Br. — Salut à toi Siegfried ! victorieuse lumière ! Salut radieuse vie (i).
L'Homme intégral, le successeur des dieux est né. Il ne lui reste plus qu'à accomplir l'acte libérateur, à fonder pour toujours le règne de l'amour en rendant impossible à tout jamais le règne de l'Or et de l'égoïsme, en restituant aux Filles du Rhin l'Anneau d'Alberich. Rien ne semble plus s'y opposer puisque cet anneau se trouve entre les mains de Siegfried, vainqueur de -Fafner... Et pourtant l'acte de rédemption devient tout à coup impossible : Siegfried donne à Briinnhilde l'Anneau comme gage de leur indissoluble union. Et ainsi par une effroyable fatalité — où l'on reconnaît l'effet le plus tragique de l'ana- Ihème proféré par le Nibelung (2) — l'Anneau maudit devient pour elle le symbole même de l'amour. Nulle puissance au monde, désormais, ne peut plus contraindre Brùnnhilde à s'en défaire. En vain la Walkùre Waltraute descend vers elle pour lui révéler le désir suprême de Wotan : « Aux Filles du Rhin profond, qu'elle restitue l'Anneau : Dieu, monde, seraient délivrés du fardeau de
IDGes. Schr. VI, 183 9.
(2) Wagner écrit à ROckel (p. 41) : « Schauert es Dich aber, dasz dièses Weib gerude in diesem verfluchten Ringe das Symbol der Liebe bewahrt, S'i wirst du ganz nacli vieiner Absicht empfinden und hierin die Macht des Nibelungen-Fliu-hes auf seiner furchtbarsten, tragischsten Hôlie crkennen : dann wirst Du iiberhaupt die Nothwendigkeit des ganzen lelzten Drama's « Siegfried'' s Tod » erkennen. Das vmsztcn wir norh erleben, um voUkommcn das Un/icil des Goldes inné zu werden. »
SIEGFRIED DONNE l'aNNEAU A BRÛNNHILDE 298
Tanathème » (i). Brûnnhilde ne sait plus qu'une chose : c'est que pour suivre la loi d'amour, elle s'est séparée de Wotan, elle a renoncé à sa divinité ; que l'amour est pour elle la seule loi, le seul dieu ; que l'Anneau donné par Siegfried est le gage de leur amour; et que, par suite, elle ne peut le sacrifier en faveur de Wotan. « Il est pour moi plus, cet Anneau, répond-elle à Waltraute, plus que les délices du Walhall, plus que la gloire des Eternels : un seul regard, jeté sur son or clair, un seul éclair de sa splendeur sacrée, sont, pour moi, plus précieux que la perpétration du bonheur des dieux, de tous les dieux! car, bienheureusement, c'est par lui que rayonne, à mes yeux, l'amour de Siegfried... Vers l'auguste assemblée des dieux, va-t-en d'ici : pour mon Anneau, rapporte-leur ceci : l'amour, non, jamais je n'y renoncerai ; l'amour, non, jamais ils ne me l'arracheront, — dût s'écrouler en ruines la splendeur du Walhall » (2).
La malédiction qui repose sur l'Or atteint également Siegfried. Sans doute elle n'a pas prise sur lui comme sur Wotan. Le dieu a porté sur l'Anneau une main avide ; il a ressenti — pour un instant au moins — la soif de l'Or (3). Sur lui l'anathème a donc eu son plein effet : l'âme même de Wotan a été atteinte par le poison de l'égoïsme ; il a connu les souffrances d'un cœur partagé entre l'aspiration vers l'amour et le désir d'une puissance éternelle ; les malheurs qui le frappent sont la conséquence logique de ce conflit intérieur qui déchire son âme. Au contraire l'âme de Siegfried est pure ; elle ne connaît ni la peur, ni
(1) Ges.Schr, Vf, 203.
(2^ Ges. Sc/u: VI, 20 1 s. cf. Lettres à Rrickel, p. 40 s.
(3) « Ic/i ùeril/irte Alherkh's Hiiuj — nierig liicU ich dus Gold! Der Fluch, den ic/i (loli, nicht flie/U er nun mic/f: — was ich licbe musz ich verlassen, morden, was je ich minne, triigend verrathen wer mir ver trautl » [Ges. Schr. VI, 42).
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l'envie, elle est tout entière remplie par Tamour ; sur elle l'anathème d'Alberich est donc, en un sens au moins, sans force; car si le héros n'ignore pas la vertu de l'Anneau, il Ile peut comprendre, dans l'innocence de son noble cœur, à quoi pourrait bien servir la puissance qui lui est ainsi échue (i). La malédiction n'atteint donc pas Siegfried par Vintérieur comme Wotan, mais seulement par l'extérieur. 11 sera, comme aussi Brùnnhilde, la victime d'une fatalité inexorable qui s'acharne sans merc^ sur tous ceux qui ont louché l'Or maudit, même sur les meilleurs; il périra innocent, prenant sur lui la faute des dieux et l'expiant par sa mort. « 0 vous, saints gardiens des serments, s'écrie Brùnnhilde avant de s'élancer sur le bûcher de Siegfried, tournez vos regards vers ma douleur en fleur, voyez votre faute éternelle? Entends ma plainte, toi le plus grand des dieux 1 En lui faisant réahser le plus courageux des exploits, tu as voué le héros au sombre pouvoir de la destruction : — moi, — c'est moi qu'il à dû trahir, lui le plus pur d'entre les purs, pour qu'une femme pût savoir, comprendre ! » (2).
Conduit par cette fatalité cruelle engendrée par l'anathème d'Alberich, Siegfried, après avoir quitté Brùnnhilde, se dirige vers les demeures de Gunther, accepte des mains de Gutrune le philtre d'oubh, s'éprend aussitôt de la jeune fille et, pour obtenir sa main, offre à Gunther de
(i) Ainsi s'expliquent très simplemeut une série de passages, qui, à premiore vue, semblent se contredire entre eux et contredire l'idée générale de la pièce. SieglVied est civerti par l'oiseau de la foret de la valeur de l'Anneau (Ges. Scliv. VI, 139) et sait fort bien que par lui il est maître de l'iiéritage du monde {id. 238); mais il ignore à quoi l'Anneau et le TarnheLm pourront lui être bons {[Vas iltr iiiir niUzct weisz ich nicht, ibid, 143). Et c'est pourquoi aussi il échappe à l'auathème comnvele sait Wotan (i^jrf. 150) et comme l'avoue même Alberich [an dem furchtloscn Ilclden erla/imt sclhst mein Flucli : denn niclit weisz er des Ringes Werth, zu nivkts niilzt cr die neidliclisle Macht. ibid 210 s.).
(2) Ge$. Sc/ir. Vf, 252.