LA SUPRÊME SAGESSE DE SIEGFHIED
créature; jamais la crainte de la jQn ne le fera renoncer à sa loi intérieure : « C'est l'iiéritage du monde que m*a gagné l'Anneau, dit-il aux ondines : en faveur de l'amour j'y renoncerais volontiers ; — je vous le donne en échange d'un baiser. Mais ce n'est point en menaçant mon corps, mon existence, que vous m'arracherez cet Anneau, quand il ne vaudrait pas un doigt ! Car mon corps et mon existence, — plutôt que de renoncer à l'amour pour les paralyser des entraves de la peur, — mon corps, mon existence, — voyez ! — comme ceci, je les jette loin de moi ! » (i) C'est là le secret de la vaillance, de la gaîté, de la suprême liberté de Siegfried ; il n'aspire pas, comme Wotan, à l'éternité. L'existence n'a de prix pour lui que s'il peut y marcher la tête haute, toujours fidèle à l'instinct irrésistible qui le pousse vers les exploits glorieux et vers l'amour. Mais il ne l'aime pas pour elle-même ; il est toujours prêt à la quitter ; et il lait aussi peu de cas de sa vie que de la motte de terre, ramassée sur le sol, qu'il jette insoucieusement par-dessus son épaule. Au faîte de la puissance, dans tout l'éclat de sa triomphante jeunesse, Siegfried s'est donc élevé déjà jusqu'à cette sagesse suprême, jusqu'à cette acceptation souriante de la fin que Wotan n'atteint qu'au terme de sa destinée, lorsque la souffrance a brisé en lui le désir de domination et d'éternité (2).
(1) Ges. Schr. VI. 238.
(2) Dans les lettres à ROckel (p. 39) Wagner signale lui-même à son ami ce côté du caractère de Siegfried : « AUerdings soU mein Held nicht den Eindruck eines f/ànzlich Bewusztlosen machen : im Siegfried habe ich vielmehr den mir begrei/lichen votUcommensten Menschen darzustellen gesucht, dessen hôchstes Bewiisztsein immer nur iin gegenwàrtigstem Leben itnd Handeln sich kundgiebt: wie unge/ieuer ich dièses Bewusztsein, das fast nie ausgesprocheu werden aarf, erhebe, wird Dir aus der Scène Siegfried's mit den Rheintôchtern klar werden, etc. » — J'insiste sur cette « sagesse » de Siegfried parce qu'on a souvent représenté Siegfried comme une sorte de brute inconsciente. Voir p. ex., le jugement de G. Mendès : « Siegfried est le héros enfant, le gamin farouche de la forêt. 11 est robuste et puéril; il n'a peur de rien et s'étonne de tout. Il a les lourdeurs d'un jeune ourson et la prestesse d'un écureuil »; ou celui de
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De même qu'en Siegfried revit le « meilleur Moi » de Wotan, de même aussi, en Brûnnhilde, se perpétue l'indestructible aspiration du dieu vers l'amour. Brûnnhilde, comme nous l'avons dit, est fille d'Erda et de Wotan ; de sa mère elle tient la souveraine sagesse, de son père la volonté. « Nulle, dit Wotan, ne connut comme elle ma plus intime pensée ! Nulle n'eut comme elle l'intelligence de la source de ma volonté ; elle-même était le sein créateur de mon désir » (1). Quand Wotan, rongé par un affreux désespoir, se voit obligé de renoncer à défendre Siegmund, de trahir le héros qui avait mis en lui sa confiance, de tarir, par conséquent, en son cœur la source de l'amour (2), Brûnnhilde reste fidèle à la volonté primitive de son père, elle prend le parti de la loi d'amour contre la morale traditionnelle. « Messagère guerrière de Wotan, dit-elle pour se justifier, j'ai vu ce que tu ne pouvais voir, toi : par devoir même j'ai vu Siegmund. En allant lui prédire sa mort, j'ai observé l'œil du héros, j'ai entendu sa voix, j'ai entendu sa détresse auguste ! Celte plainte criée vers moi par les lèvres du brave, cet effroyable désespoir de l'amour le plus spontané, cette suprême assurance du plus navré des cœurs, retentissaient à mon oreille, révélaient à mes yeux, nettement, l'origine du frisson sacré dont mon âme palpitait en ses profondeurs. Interdite, bouleversée, debout devant lui, confuse je ne sus plus songer qu'à l'aider » (3). Cette aspiration vers l'amour que Wotan — au prix de quel douloureux sacrifice! — bannit de son âme, s'incarne ainsi en Brûnnhilde qui s'insurge
St-Saëo9 : « Siegfried est la puberté et la force brutale, rien de plus. Il est bète comme une oie, donne tète baissée dans tous les panneaux, n'éveille pas la moindre sympathie. »
(1> Ges. Sc/tr. VI, 71 s.
(2) « GraxzHche Nolh den Grimm mir schuf, exncr Wclt zu Liebe der Liebe Quell im gequaltcn Herzenzu hcmmen. » {Ges.' Schr. VI, 78).
(3) Ges. Sc/ir. VI, 77 s.
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contre la Loi conventionnelle imposée au monde par l'ambition de Wotan et se met par là volontairement en dehors de la race des dieux ; car Wotan ne peut que frapper Briinnhilde de même qu'il a dû condamner Siegmund et fermer son cœur à l'amour. Mais par sa révolte, aussi, la Walkûre s'affranchit, devient une personnalité libre et indépendante au lieu de n'être que le reflet du désir de Wotan. Elle existe désormais par elle-même, elle obéit à sa loi propre comme Siegfried qu'elle a sauvé de la mort en protégeant sa mère Sieglinde contre la fureur de Siegmund d'abord, de Wotan ensuite ; elle devient ainsi capable de collaborer à la grande œuvre de rédemption qui doit se faire en dehors de Wotan et des dieux du Walhall.
La rencontre de Siegfried et de Briinnhilde, de l'Homme et de la Femme, est le moment décisif dans cette œuvre de salut. Elle marque l'avènement de l'Humanité sur terre. Ni Siegfried, ni Briinnhilde en effet ne peuvent réaliser isolément l'idéal humain ; ils ne sont que les deux moitiés de l'humanité. C'est seulement grâce à leur union dans l'amour que peut naître l'homme complet et parfait [Mensch) (i). Par l'amour qui les enflamme l'un pour l'autre et les confond en un être unique, chacun des deux amants est sans <;esse présent dans l'autre, comme l'exprime Wagner dans le beau dialogue qui termine le prologue du Crépuscule des dieux :
Briinnhilde : Oh ! si Brûnnhilde était ton âme. Siegfried : C'est par elle que s'enllamme mon courage. Br. — Tu serais donc Siegfried et Brûnnhilde ensemble ? S. — Où je suis, tous les deux sont présents.
(1) Lettres à ROckel, p. 27 et 37.
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Br. — Le roc, ma retraite, sera donc désert ?