LA RÉDEMPTION DU MONDE PAR BRUNNHILDK
primordiale iniquité. Elle est devenue « voyante '>, eiie a compris, avec le mystère de sa destinée, celui de la destinée du monde. Elle prend au doigt de Siegfried l'Anneau du Nibelung, — cet Anneau fatal dans lequel elle avaii vu jadis le symbole de l'Amour, et dont maintenant elle connaît tout le néfaste pouvoir. Elle sait que par sea souifrances elle a expié, avec Siegfried, la faute origineHe de Wotan ; qu'elle peut, en mourant, délivrer Tunivers au principe de tout égoïsme et de toute haine. El librement, par un acte de conscient amour, elle rend l'Anneau puriCé par les flammes du bûcher de Siegfried aux Filles du Rhin. Le vieux monde s'écroule dans les flammes, les dieux sont morts, le ciel est vide, les plus nobles aes héros ont péri, mais l'Homme est affranchi de la domination de rOr et de l'égoïsme : »ur la terre régénérée par le dénouement de Briinnhilde, le règne de l'amour peui commencer.
Il serait, croyons-nous, singulièrement téméraire et surtout fort vain de vouloir exprimer en une iormule « ridée générale » deV Anneau du Nibelung. On peut trouver de tout dans cette œuvre si prodigieusement complexe. On peut y voir — et avec raison — des tendances socialistes : Wagner y note les effets funestes causés dans l'univers par la soif de l'or, dès que le précieux métal, au lieu d'être admiré comme l'inutile parure de la nature, est employé comme instrument de domination et d'oppression ; il voit le salut dans l'abolition de l'argent et peint les ca-
298 l'anneau du nibelung
pitahstes sous les traits peu flatteurs du haineux gnome Alberich, de son fils le sombre et farouche Hagen, ou du monstrueux dragon Fafner, qui, vautré sur ses richesses, s'écrie du fond de son antre, en bâillant : « Je gis et possède : — laissez-moi dormir 1 » (1). Avec non moins de raison, on pourra soutenir que l'Anneau est une pièce anarchiste et révolutionnaire : car l'auteur condamne expressément le règne des conventions et des lois divines ou humaines qu'il juge presque aussi funestes au bonheur du monde que la soif de l'or ; il prend contre Fricka, la revêche déesse de la « coutume » et des légitimes unions, le parti de Siegmund et de Sieglinde qu'enflamme un amour incestueux ; les amours de Siegfried et de Brûnnhilde, de même, peuvent être aisément interprétés comme une apologie de l'union libre et de l'émancipation de la femme ; le dénouement de la tétralogie, enfin, est indiscutablement une glorification de la révolution ; le dieu des contrats, Wotan, est vaincu par le jeune anarchiste Siegfried et le règne de la Loi s'effondre dans l'incendie qui consume le palais de Gunther et le Walhall. On peut voir dans r Anneau des tendances « païennes » parce que Siegfried est le type idéal de l'Homme heureux de vivre et guidé uniquement par la loi de nature — « chrétiennes » parce que l'idée de la rédemption apparaît clairement au dénouement, où Brùnnhilde s'élève comme Parsifal jusqu'à la suprême sagesse et la suprême pitié, et accomplit l'acte libérateur qui met fin dans l'univers au règne du mal ; — « optimistes » parce que les représentants de l'égoïsme et de la haine sont vaincus et que le règne de l'amour est fondé parmi les hommes ; — « pessimistes » parce que Wotan renonce finalement au désir de vivre et parce que le drame
(1) « Ich lieg'und besitze: — las2t niich sclUufen » ! {Ges. Schr. VJ, 128).
l'idée générale ûe La tétralogie 29y
se termine par la mort des dieux et des héros. II est manifestement impossible de ramener à l'unité des tendances aussi diverses. Wagner lui-même a pris soin de démontrer, par son propre exemple, combien il serait dangereux de chercher un système de philosophie dans V Anneau : il s'est mépris lui-même sur le sens de son propre drame. Nous verrons dans la prochaine division de ce chapitre, qu'au moment où Wagner se convertit en i854 à la doctrine de Schopenhauer, il s'aperçut que son drame qu'il in^ terprétait jusqu'alors lui-même dans un sens optimiste, conformément à ses théories sur l'évolution de l'univers, — était en réalité imprégné de pessimisme ! C'est là une preuve évidente que VAmieau a été construit d'après une « intuition », une censée poétique, et non d'après une formule philosophique.
On peut toutefois, sans tomber dans l'erreur de vouloir trop systématiser, voir dans l'Anneau — commenous l'avons fait précédemment pour Tannhâuser — la trace de deux tendances opposées, qui correspondent aux deux instincts fondamentaux que nous avons reconnus en Wagner : une tendance « païenne » ou optimiste et une tendance « chrétienne » ou pessimiste.
L'Anneau iui conçu à l'origine comme devant être une apothéose de la belle humanité ; à cette époque, c'était Siegfried qui tenait le premier rôle dans le drame — Siegfried qui traverse la vie insoucieux des dieux et des lois, guidé uniquement par ses instincts puissants, heureux de vivre et n'attendant son bonheur que de lui-même, libre au suprême degré car il ne craint pas la mort et sait par suite qu'aucune puissance au monde ne peut lui faire courber la tête. De tous les personnages de Wagner, aucun n'est plus franchement et plus superbement « païen » ; il est sensuel comme Tannhâuser mais en toute innocence
3oo l'anneau du nibelung
et, comme il y a parfaite harmonie entre ses instincts et sa volonté, il ignore absolument la tristesse, le remords, l'ascétisme ; il est la personnification la plus achevée de cet instinct de vie si puissant que Wagner sentait bouillonner en lui, et, à coup sûr, l'une des plus splendides créations de son génie. Nietzsche, l'apologiste de la « Volonté de puissance », l'admirateur passionné de l'hellénisme, de la Renaissance, de Napoléon, trouvait — et il était logique avec lui-même — que Wagner n'avait jamais, à aucune époque de sa vie, créé une figure aussi profondément belle que celle du jeune Siegfried.
Mais V Anneau ne restera pas le drame de Siegfried ; nous avons vu qu'à partir de i85i, Siegfried cède la première place à Wotan. Or Wotan est une des figures les plus profondément pessimistes de toute l'œuvre w^agnérienne. Bien que Wagner n'ait pas connu les théories de Schopenhauer au moment où il écrivait le poème de sa tétralogie, on peut constater que Wotan est en quelque sorte la personnification de cette « Volonté » regardée par Schopenhauer comme l'essence de l'univers : la volonté « s'affirme » d'abord, puis, quand l'intellect a compris que la vie entraîne nécessairement avec elle un excès de souffrances, elle « se nie » ; ainsi fait Wotan qui, après avoir rêvé la toute - puissance , se convainc que le monde qu'il a organisé est irrémédiablement mauvais et s'abîme volontairement dans le néant. Le caractère de Wotan est donc l'expression d'un idéal diamétralement opposé à celui que personnifie Siegfried. L'un incarne la joie de vivre — l'autre le désenchantement, le renoncement absolu ; l'un cherche son salut dans Caffirmalion la plus énergique de l'existence, dans le libre développement de toutes les facultés, de tous les instincts de l'homme — l'autre, au contraire, dans la