‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 82 sur 135 · TENDANCE OPTIMISTE ET TENDANCE PESSIMISTE · texte numérisé non relu

TENDANCE OPTIMISTE ET TENDANCE PESSIMISTE

négation non moins absolue du désir de vivre, dans l'aspiration vers la mort libératrice.

Wagner a exposé ces deux conceptions de la vie avec une entière bonne foi et une parfaite impartialité. Visiblement il a traité ses deux personnages avec la même sympathie, également séduit par son radieux héros et par son dieu souffrant et résigné. Il n'a pas cherché à donner raison à l'un plutôt qu'à raulre. Il a essayé de légitimer le point de vue de Siegfried comme celui de Wotan. Et pourtant il a senti, aussi, qu'il est bien difficile, au fond, d'accorder le pessimisme et l'optimisme, l'ascétisme et l'hellénisme ; de là ses incertitudes, ses hésitations sur le sens dernier de sa pièce ; oscillant lui-même entre l'enthousiasme et le découragement, entre l'amour et le dégoût de la vie, entre Feuerbach et Schopenhauer, il a incliné d'abord plutôt du côté de Siegfried, ensuite plutôt du côté de Wotan. Sa pièce est ainsi demeurée un peu énigmatique, comme la vie elle-même dont elle est l'image. Et cette ambiguïté même que nous trouvons dans V Anneau du Nibelung quand nous y cherchons la solution du problème de l'existence est peut-être un des charmes de cette œuvre grandiose et profonde.

L'évolution pessimiste

Le sort que l'exil avait fait à Wagner n'était pas, considéré en lui-même, cxtraordinairement pénible ou triste ; pour un méditatif qui se serait complu dans le monde intérieur de sa pensée, pour un idéaliste capable de trouver une satisfaction suffisante dans les visions brillantes de sa fantaisie créatrice, les conditions extérieures dans lesquelles se trouvait Wagner eussent été très acceptables. Les ressources matérielles dont il disposait grâce au succès croissant de ses œuvres et à la générosité de ses amis, étaient suffisantes pour lui assurer une existence très modeste assurément mais absolument indépendante. Il se sentait soutenu par un petit groupe d'amis dévoués et enthousiastes qui avaient foi en son génie et croyaient au succès de son œuvre. A Zurich même il vivait dans un milieu suffisamment intellectuel et bien disposé pour lui. C'étaient là, à coup sûr, des éléments de bonheur très appréciables ; et bien des hommes supérieurs — qu'on songe par exemple à Nietzsche — ont supporté sans révolte une destinée bien autrement terrible. Il y a des natures qui, pour produire, n'ont besoin que d'un minimum d'activité pratique, de bien-être extérieur, et qui trouvent leur joie dans l'acte môme e la productioQ intellectuelle ou artistique. Mais celle de

ISOLEMENT DE WAGNER PENDANT SON EXIL 3o3

Wagner n'était pas de ce nombre et la vie de travail solitaire à laquelle il était condamné devint très rapidement pour lui un fardeau intolérable.

L'un des traits distinctifs du caractère de Wagner, c'est que, chez lui, le besoin d'activité réelle et pratique égale presque le besoin de production intellectaelle. Peu d'artistes ont ressenti, je crois, au même degré que lui, le désir impérieux d'exercer une action directe, en quelque sorte matérielle sur leurs contemporains, et en retour aussi de recevoir du monde extérieur des impressions fortes et stimulantes. Nous avons dit que, pour lui, l'artiste devait être le porte-parole de la nation entière, que par suite il devait s'imprégner de la pensée de ses contemporains, recevoir de l'extérieur de puissantes excitations. De même le drame, à l'en croire, n existait yraimeni que du jour où il était réalisé sur la scène, représenté devant le public, où, par conséquent l'œuvre d'art, issue elle-même d'une émotion, se retransformait à son tour en une certaine somme d'émotion. La création artistique lui apparaissait ainsi comme une suite d'échanges entre le dramaturge et la foule, le dramaturge puisant chez ses contemporains l'inspiration qui lui était nécessaire, et leur restituant au centuple ce qu'il leur avait emprunté en réjouissant leurs âmes par la beauté de ses fictions. Or il est manifeste que, pendant les années d'exil de Wagner, ce contact fécond et vivifiant entre le poète et le public fut presque complètement interrompu. Banni d'Allemagne, il eut la douleur de ne pouvoir surveiller lui-même la réalisation scénique de ses drames. Il se trouva ainsi privé du bonheur d'entendre son Lohengrin qui fut joué sans lui à Weimar, puis, sur une foule d'autres scènes ; il fut condamné par la force des choses à s'en remettre à d'autres que lui du soin de diriger l'exécution de ses œuvres, il dut renoncer à entrer

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directement en communion avec les artistes et le public, à constater par lui-même l'effet produit par ses drames ; il fut, de plus, torturé par la conviction que son absence involontaire portait un préjudice grave à sa cause artistique, et cela parce que ses drames arrivaient presque toujours absolument dénaturés devant le public, par suite de la négligence ou de l'insuffisance des exécutants et surtout des chefs d'orchestre et directeurs.

Mais si Wagner souffrit cruellement de cette inaction à laquelle il se trouvait contraint, il eut peut-être plus de peine encore à supporter la médiocrité de l'existence qu'il devait mener. Ses meilleurs amis, ceux dont la présence eût été pour lui un véritable délassement et en même temps un stimulant pour sa production artistique, étaient loin de lui et ne pouvaient le voir que de loin en loin. Dans son entourage immédiat, il trouvait bien d'agréables relations, mais il ne rencontrait pas ce dévouement à toute épreuve, cet amour passionné et agissant qu'il voulait inspirer. Sa femme était une excellente créature, mais trop bornée pour comprendre les mobiles qui dirigeaient la conduite de son mari, pour partager sa vie intellectuelle et sentimentale, et pour pouvoir lui créer un foyer où il eût oublié les misères de l'exil. Afin de recevoir du monde extérieur au moins quelques impressions agréables, il chercha à s'entourer d'un peu de confort, à se distraire par des voyages Mais pour cela il fallait de l'argent ; comme Wagner n'en avait pas, il fit des dettes. Et c'est là un des chapitres les plus lamentables de sa vie d'exilé : toujours sans le sou, il est obligé sans cesse de quêter parmi ses amis un peu d'argent pour vivre, de batailler avec ses éditeurs pour obtenir d'eux quelques subsides ; la misère le contraint à autoriser de mauvaises représentations de ses œuvres pour gagner quelques louis d'or, à prostituer, ainsi

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qu'il le disait lui-même, les enfants les plus chers de son génie, Tannhâiiser et Lohengrin pour les envoyer mendier parmi les Juifs et les Philistins... (i)

Entravé par l'exil dans ses projets artistiques, arrêté dans tout ce qu'il entreprenait par des embarras d'argent sans cesse renaissants, Wagner ne trouvait d'autre soulagement à ses misères que le travail. Mais, dans ces conditions, la production artistique devenait pour lui une souffrance : il lui fallait sans cesse donner, se dépenser, tirer ses inspirations de sa propre substance, et cela sans recevoir du dehors aucune impression bienfaisante. L'équilibre, nécessaire à la nature de Wagner, entre l'excitation extérieure et le travail intérieur, se trouvait ainsi détruit. De là un malaise intense qui se traduisait par des accès de découragement toujours plus fréquents. La vie de Wagner se compose à cette époque de crises de travail intensif pendant lesquelles il parvient à s'étourdir sur son mal, mais qui aboutissent toujours à des périodes^ de dépressionnerveusependant lesquelles il tombe dans l'abattement le plus profond. Et, ce qui aggravait l'horreur de sa situation, c'est qu'elle semblait sans issue. Pendant les années qui suivirent le soulèvement de Dresde, Wagner croyait à l'imminence d'une Révolution qui devait bouleverser l'Europe et régénérer l'humanité. Mais il dut bientôt se convaincre que cet espoir était tout à fait chimérique, que ses appels passionnés étaient restés sans écho, et que la réaction triomphait partout, en France comme en Allemagne. C'était donc pour lui la défaite sans espoir d'une revanche prochaine, c'était l'ajournement illimité de toutes ses espérances : lidéal qu'il avait cru un instant tout proche s'évanouissait de nouveau dans un lointain indéfini.

(1) Lettres à Liszt, II, p. .5 et 41 s.

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Eiitîn parmi les causes du pessimisme de Wagner on n'oubliera pas, bien entendu, le drame d'amour tout inliuic et longtemps ignoré du public qui se noua entre le grand artiste et la femme d'un de ses amis et bienfaiteurs de Zurich, Mathilde Wesendonk. Cette crise, dont une publication récente nous permet aujourd'hui de suivre les douloureuses péripéties (2) et qui conduit Wagner à se séparer définitivement de sa femme en i858, à s'enfuir en hâte de sa retraite de Zurich, pour ne pas être entraîné à l'abîme par la passion qui l'avait envahi, est assez connue pour que je puisse me dispenser d'en narrer le détail. Nul doute qu'elle n'ait puissamment contribué à incliner l'esprit de Wagner vers la désespérance et le renoncement.

Dans ces conditions, l'instinct pessimiste qui demeurait vivace au fond de l'âme de Wagner et que les événements de 18^8-^9 avaient reléguéausecondplansans jamaisd'ailleurs Iclouffer complètement, reprit de nouveau peu h peu le dessus, en dépit des formules optimistes dont Wagner continua longtemps encore à se servir pour exprimer sa pensée. On peut suivre, dans sa correspondance, le développement de ce pessimisme qui, de crise en crise, se fait plus amer, plus désespéré, plus révolté contre la morne médiocrité de la vie. Il perce dès l'été de i85i dans une lettre à Uhlig : « J'ai de nouveau beaucoup travaillé après ton départ, écrit Wagner à son ami : cela m'a fortement éprouvé, mais quand je veux me reposer, je ne sais au monde pas comment m'y prendre... Tant que je travaille, je puis me faire illusion, mais dès que je me repose l'illusion se dissipe, et alors je suis — indiciblement misérable !... Oh ! la belle existence d'artiste que voilà ! comme je la donnerais volontiers pour une semaine de vraie vie ! — Je ne

(1) n. Wagner an M. Vi'esendonck, Berlin, 1904. J'aî esquissé l'histoire de ceUe crise dans la préface que j'ai donnée à la traduction française de ce livre (Berlin, Paris etBruvelles, 1905),

TEiNUVNr.ES PESSIMISTES CHEZ WAGNER AVANT l85^ '^07

trouve aucun aliment pour moi dans mon entourage ; c'est aiïreux!... » (i). Le même motif, développé avec plus d'àprêté, se retrouve dans une lettre du 12 janvier i852. « Me voilà de nouveau en tête-à-tête avec mes désirs, mes pensées et mes soucis : je vois, avec une intolérable clarté, je se?is, que tout doit rester pour moi inachevé, sans but !... La seule chose au monde qui pourrait m'entretenir dans une illusion bienheureuse, me fait défaut, — la sympathie, la vraie sympathie, dont l'accent vibrerait à mes oreilles !... Vraiment voici longtemps que je me consume moi-même ! Quand je jette un coup d'œil sur ma vie passée, je dois dire que ma nature affamée d'amour a reçu bien peu d'aliments du dehors. Jamais je n'ai connu un instant de bonheur et d'abandon : partout des angles où je me suis meurtri, des pointes où je me suis déchiré. Et maintenant, pour me reposer — je ne dis pas pour me récompenser car je ne demande pas de récompense — non ! seulement pour me rendre la force de me consumer à nouveau pour le plaisir des autres... je voudrais, pour me réconforter, je voudrais seulement... hélas ! pourquoi le répéter une fois de plus !... Allez au concert, au théâtre, et amusez-vous tous ! !... Mon cher ami ! il me vient aujourd'hui d'étranges idées sur « Fart », et je ne puis parfois me défendre de trouver que si nous avions la vie nous n'aurions pas besoin de l'art. L'art commence tout juste au point où finit la vie ; quand le présent ne nous offre plus rien, nous crions par l'œuvre d'art: « Je voudrais » ! Je ne comprends pas comment un homme vraiment heureux peut avoir l'dée de faire « de l'art »... Pour ravoir ma jeunesse, ma santé, pour jouir de la nature, pour une femme qui m'ai-

(1) Lettres à Ulilig p. 96.

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nierait sans réserve, pour de beaux enfants — vois ! — je donne tout mon art ! Le voilà ! Donne-moi le reste »(i). Dans la correspondance avec Liszt, la même plainte revient à tout instant, tantôt amère et stridente, comme dans une lettre du 9 novembre i852 (2), tantôt douloureuse et désespérée comme dans la lettre du 3o mars i853, où il écrit à son ami : « Mes nuits sont le plus souvent sans sommeil ; — épuisé et misérable, je sors du lit avec la perspective d'une journée qui ne m'apportera pas une seule joie. La société me torture, et je la fuis, pour me torturer moimême ! Le dégoût me saisit, quoi que j'entreprenne. — Cela ne peut pas durer 1 Je ne puis pas supporter plulongtemps cette vie... Je me donnerai la mort plutôt que de continuer à vivre ainsi » (3). A ce moment pourtant, Wagner n'a pas encore renoncé à ses théories néo-hégéliennes et proclame hautement sa foi dans le bonheur final de l'humanité (4j. Mais au début de l'année i854, une nouvelle crise de découragement, provoquée par une mauvaise exécution de Lohengrin à Leipzig, achève d'ébranler ses convictions optimistes. Une fois de plus, iî crie à son ami son dégoût de la vie terne à laquelle il est condamné, et combien il est las de créer des œuvres d'ait sans jouir d'un seul moment de vrai bonheur. « Je ne puis écrit-il, vivre comme un chien, ni coucher sur la paille, ni me délecter de tord-boyaux : il me faut un peu de bien-être si l'on veut que mon esprit réussisse dans l'entreprise épineuse et ardue d'enfanter un monde nouveau I » Mais il

(1) Lettre à Liszt/, 230, 231.

(2) La profession de f*i optimiste de Wagner que nous citions à lapnge 199 8. est datée du 13 avril 18.53.

(3) Lettres à Uhlig, p. 144-147.

(1) Lettre à Liszt /, 119.

LA CRISE PESSIMISTE DE l854 SOQ

constate avec amertume que le malheur s'acharne contre lui. « Je ne crois plus à rien, je n'ai plus qu'un désir : dormir — dormir d'un sommeil si profond que tout sentiment de misère humaine soit aboli pour moi. Ce sommeil, je devrais bien pouvoir me le procurer : ce n'est pas bien difficile — » (i). Et quelques mois après, il adresse à son ami cette profession de foi nettement pessimiste : « Ne considérons pas le monde autrement que pour le mépriser. Le mépris, voilà tout ce qu'il mérite; gardonsnous de fonder sur lui la moindre espérance consolante ! Il est mauvais, mauvais, foncièrement mauvais; seuls le cœur d'un ami ou les larmes d'une femme peuvent le sauver de la malédiction qui pèse sur |lui... Il appartient à Alberich et à nul autre !! Qu'il soit anéanti! Mais en voilà assez. — Tu connais mes convictions, elles ne sont pas le résultat d'une crise passagère; elles sont fermes et solides comme le diamant. Elles seules me donnent la force de traîner encore le fardeau de la vie : mais il faut que je sois désormais impitoyable. Je hais d'une haine mortelle toute apparence trompeuse : je ne veux pas d'espoir, car tout espoir est une duperie » (2).

Tel était l'état d'âme de Wagner lorsque, dans le courant de l'été de i854, il fut mis soudain en présence des œuvres de Schopenhauer. Un de ses amis de Zurich, le poète Herwegh, ayant étéfrappé par l'analogie qui existait entre l'idée fondamentale de V Anneau du Nibelung et les doctrines du célèbre pessimiste, mit entre les rhains de Wagner le Monde comme volonté et comme représentation. Cette lecture fui pour Wagner une révélation. Avec une prodigieuse rapidité, il s'assimila l'œuvre entière de Schopenhauer et il reconnut

1) Lettres à Liszt //, ji. :U et 6. ^2) Lettres à Liszt //. |>. 43.

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aussitôt quil y avait trouvé l'expression philosophique la plus exacte et la plus complète de sa propre pensée à lui. A dater de ce jour, il devint le disciple fervent et convaincu de Schopenhauc'r ; et s'il n'hésita pas à se Séparer parfois de son maître, même sur des questions importantes, il lui jcsta néanmoins fidèle, sur les points essentiels, jusqu'à la fin de sa vie : « J'espère pour la culture de l'esprit allemand, écrivait-il en 1868 à Lenbach, qu'un jour viendra où Schopenhauer deviendra la norme de notre pensée et de notre conscience intellectuelle » (1).

La correspondance de ^Yagner avec Liszt et Rôckel nous renseigne pleinement sur l'esprit dans lequel il étudia et accepta tout d'abord la doctrine de Schopenhauer. Ce qui le séduisit dans cette explication de l'univers, ce fut précisément le pessimisme absolu qui s'en tl^crao-eait. « Je suis, pour l'instant, exclusivement absorbé par un homme qui est apparu dans ma soUtude comme un envoyé du ciel. C'est Arthur Schopenhauér, le plus grand philosophe depuis Kant... Sa pensée maîtresse, l'ultime négation du vouloir-vivre, est dure et sévère, mais peut seule conduire au salut. Celte idée n'est, à la vérité, pas nouvelle pour moi et nul ne peut en réalité la comprendre s'il ne la porte déjà vivante en lui. Mais c'est ce philosophe qui le premier l'a imposée à ma pensée avec une entière clarté. Lorsque je pense aux orages qui ont secoué mon cœur, aux efforts convulsifs avec lesquels mon ûme se cramponnait — contre ma volonté — à tout espoir de bonheur, lorsqu'aujourd'hui encore la tempête se déchaîne parfois en moi, — j'ai à présent un calmant qui, dans mes nuits d'insomnie, m'aide à trouver le repos : c'est

(i'i SchemaQD, Schopenhauer-Briefe, p. 510, cité par Cliamberlaiu, /{. Wagner, p. 138; voir aussi Ces. Schr. X, 257.

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