‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 90 sur 135 · LE PESSIMISME DE TRISTAN ET ISEUT · texte numérisé non relu

LE PESSIMISME DE TRISTAN ET ISEUT

félicité surgit en son cœur, toujours plus radieuse, plus souverainement belle et consolante. Cette apparition bienheureuse, la parole ne saurait la rendre : aussi les vers que Wagner met dans la bouche d'Iseut expirante se réduisentils à une sorte de cantilène fluide et vague (i). La mélodie chantée elle-même est trop « humaine » en quelque sorte pour exprimer entièrement ce rêve divin. Seule la musique pure pouvait tenter d'en rendre l'immatérielle splendeur. Wagner a décrit l'extase d'Iseut en une symphonie orchestrale où vient se fondre harmonieusement la voix de l'héroïne ; et cette symphonie, l'une des pages à coup sûr où l'inspiration du maître s'est élevée aux plus pures, aux plus sereines hauteurs — est la véritable conclusion philosophique de tout le drame. Elle nous dit la beauté surnaturelle du renoncement absolu, l'ineffable apaisement de l'âme qui est morte au désir et plane, souverainement libre, au-dessus de toute la misère terrestre ; elle nous montre où est le salut pour l'humanité souffrante ; elle nous ouvre une échappée sur le monde des réalités supérieures, sur ce mystique royaume de l'amour, sublime patrie des élus qui ont abdiqué toute volonté égoïste. La sombre et douloureuse tragédie de l'amour humain s'achève en un hymne de paix où flotte une espérance infinie...

Wagner ne s'en tient pas, en effet, à une solution strictement pessimiste du problème de la vie. Le renoncement lui était apparu d'abord sous sa forme purement négative, comme l'aspiration vers la mort. Wotan et Brùnnhilde, Tristan et Iseut renonçaient et mouraient Le roi Marc renonçait sans mourir, mais le cœur brisé et

il] Voici les derniers vers de ce cliant d'Iseut; ils sufCront pour donner une idée de cette poésie étrange et toute musicale : «7m des Wonnenieeres woç/endem SchiuaU, in der Duft-WeUen lônendcm Sc/iail, in des Welt- Athems wehendem AU crtrhiken — versinken — unbcwuszt — hôchste Last! .' iGes. Schr. VII, 80 s.)

vide, semble-t-il, de toute espérance terrestre. Toutefois, pendant la composition de Tristan déjà, Wagner paraît avoir entrevu que le renoncement peut aussi être envisagé comme un idéal positif. Dans le plan primiHf de son drame, il se proposait d'opposer à Tristan, le héros de la passion, Parsifal, le héros du renoncement. C'est au troi-r sième acte, au moment où Tristan, étendu aux pieds d'Iseut, aspire à la mort sans pouvoir mourir, qu'apparaissait Parsifal en pèlerin : il cherchait à adoucir la peine des amants perdus dans leurs extases désolées, à apaiser par ses accents consolateurs la plainte de Tristan cl^erchant vainement le pourquoi de la vie parmi l'angoisse de s^a passion inassouvie (i). Wagner renonça à ce dénouement, car il se rendit compte que ce personnage de Parsifal s^irgissant ainsi sans préparation aucune à la fin de ce drame de passion brûlante, eût été difficile à faire p.ccôpîpp ^^ comprendre. Nous ne savons donc pas au juste dans quel esprit il aurait traité cet épisode, ni, par suite, d an p quelle mesure il s'écartait, en i855 déjà, du pur pessimisme' mais il nous parc^ît très vraisemblable qu'il eût ipcarné eu Parsifal un idéal positif de pitié et de charité, et montré par là que la négation de la volonté n'est pas seulemeiît ua principe de mort mais qu'elle peut devenir- aussi un pripcipe de vie. C'est vers cette conception en effet que Wagner va incliner de plus en plus. Au lieu de nous décrire des vaincus qui se réfugient dans la mort volontairement acceptée, ilnous peindra des triomphateurs qui, après avoir étouffé en eux tout désir égoïste, sauront guider l'hun^an'^té vers l'idéal. Après Wolan et Marc, il va créer Hans Sachs^ après Tristan, Parsifal.

(1) E. voa Wûlzogeu, Bayr. Blatter 188,5, 289 t,

vu

Les Maîtres Chanteurs

L'idée première des Maîtres Chanteurs remonte déjà à Tannée i845, où Wagner, brouillé avec le public des ^inatcurs d'opéras et avec la critique officielle de Dresde, vivait projeté d'écrire une sorte de contre-partie comique de Tannhâiiser, où il montrerait le génie créateur, spontané et original, aux prises, dans un tournoi poétique, ftvec le pédantisme et la routine des professionnels de l'art. La lecture du Tonnelier de Nuremberg de Hoffmann ^vait depuis longtemps attiré son attention sur la respectable corporation des Maîtres Chanteurs et sur la vie bourgeoise et populaire, si originale et si authentiquement allemande, de cette vieille et pittoresque cité de Nureniberg « dgpQviverte » par Tieck et les romantiques au début de ijotre siècle. Il lut également la vieille chronique de Nuremberg de Wagenseilqui avait déjà inspiré Hoffmann; il étudia l'œuvre poétique de Hans Sachs, le cordonnier-poète célébré par Gœthe comme le type immortel du génie naïf et populaire. Il s'inspira enfin de deux pièces de théâtre aujourd'hui absolument oubliées, un dranqic en quatre actes de Deinhardstein Hans Sachs (1827) et un opéra-comique tiré de ce drame par Lortzipg et Reger (iS/jo), qui montraient l'un et l'autre Hans Sachs amoureux de la fille d'un riche orfèvre nurerabergeois, disputant sa bienaimée à un prétendant odieux et grotesque et l'emportant finalement sur son rival (1). En combinant ces divers

(1) Sur les sources utilisées par Wiiguer pour les Maîtres Chanteurs^

éléments, Wagner avait composé, pendant un séjour à Marienbad en i845, une esquisse dramatique où l'on trouve déjà, à quelques détails près, toute l'intrigue des Maîtres Chanteurs sous leur forme actuelle. A ce moment toutefois Wagner ne tarda pas à se désintéresser de ce projet. Il n'avait songé à aborder Topéra-comique que dans un but utilitaire, dans l'espoir de remporter, avec un ouvrage facile, écrit dans le « genre léger », un brillant succès de théâtre qui imposerait son nom au public et lui ouvrirait plus aisément l'accès des théâtres allemands qu'un grand opéra « sérieux ». Son instinct artistique, cependant, le poussait à ce moment vers le drame et l'emporta sur les considérations d'ordre pratique et les conseils de ses amis. Le sujet de Lohengrin qu'il conçut lors de ce même séjour à Marienbad où il avait jeté sur le papier son plan des Maîtres Chanteurs le captiva tout entier et lui ôta tout désir d'écrire un opéra-comique. En i85i il pubha même son esquisse des Maîtres Chanteurs dans sa Communication à mes amis (i), ce qui semblait indiquer qu'il avait décidément renoncé à jamais la mettre à exécution. Dix ans s'écoulèrent avant qu'il se décidât à reprendre son projet. 11 n'y revint qu'en 1861, à son retour d'exil. Pendant l'hiver de 1861 à 1862, il composa le libretto des Maîtres Chanteurs et le fit paraître aussitôt en brochure.

Il semble au premier abord qu'il y ait un contraste absolu entre Tristaneiles Maîtres Chanteurs, tant au point de vue du fond que de la forme. Le premier de ces drames est l'œuvre la plus sombre et la plus désespérée qui soit

\oir R.'WMifLortzinf) und Wufjner (Waf/ner-Jahi'buch, ISS&, p. 229 ss.); la bibliographie du sujet est indiquée dans cet article à la page 238. A consulter eu outre : la traduction et l'étude d>; M. Brinn' Gaubast et le beau travail do M. KufTerath sur les Afuitres Chanteurs de NuremOery, Paris 1898. (1) Oea. iivhr. IV, 28i 88.

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