‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 89 sur 135 · LE PHILTRE DANS LE TRISTAN DE WAGNER · texte numérisé non relu

LE PHILTRE DANS LE TRISTAN DE WAGNER

entre eux. Ainsi, quand peu à peu, prenant mieux conscience d'eux-mêmes, ils sentent toute la profondeur de la passion qui les pousse l'un vers l'autre, la mort leur apparaît comme la condition essentielle, comme l'unique justification de leur amour. Au moment d'aborder en Cornouailles, Iseut, sentant qu'elle n'a pas la force de vivre avec le roi Marc, à jamais séparée de celui qu'elle aime, somme Tristan de lui donner satisfaction pour la mort de Morolt, de vider avec elle la coupe d'oubli ; c'est un philtre de mort qu'elle lui offre. Tristan le sait, et il accepte. Ils boivent tous deux la mort. Affranchis de la vie et de ses conventions, les deux amants sont libres à présent d'être sincères l'un vis-à-vis l'autre, de s'avouer leur amour, d'entrer ensemble dans le sombre royaume de la nuit éternelle où les attend le bonheur que leur refuse la vie.

Mais la mort ne vient pas. Iseut a été trahie par sa suivante Brangien. Passionnément dévouée à sa maîtresse, mais l'aimant d'un amour trop « féminin », incapable de comprendre la grande âme d'Iseut, trop faible pour servir d'instrument docile à sa forte volonté, Brangien n'a pu se résoudre à présenter elle-même à Iseut le philtre fatal, comme celle-ci le lui ordonnait ; terrifiée, affolée par l'idée de la mort, elle a obéi sans réflexion, presque sans le vouloir, à son instinct de femme qui lui commandait de sauver à tout prix sa maîtresse : elle a versé dans la coupe le breuvage d'amour. L'amour de Tristan et d'Iseut, certes, n'est pas son ouvrage comme elle se l'imagine et comme le roi Marc lui-même le croit (i). Mais, par sa désobéissance, elle frustre les deux amants de la mort prompte à

(1) Br.iiii.''ien s"aiTase elle-même d'être « coupahle » iJe l'umour de Tristau et d"lseut (Ges. Schr. VII, 34) ; pour expier sa faute et son aveuglement {ihre blinde Schutd), elle racoute au roi Marc « le mystère du philtre » [des Trunkes Geheimnisz) ; celui-ci esiaussitôt persuadé de riuiiocence de Tristan et Iseut (id. 79 s.).

laquelle ils aspiraient pour les faire périr non moins sûrement mais plus lentement, rongés par le mortel poison de l'amour (i). Elle les a condamnés par son aveugle pitié au plus terrible des supplices. Tristan et Iseut ont réellement bu la mort dans la coupe que leur tendait Brangien : ils ont échangé l'aveu de leur amour — cet aveu que la mort seule pouvait légitimer ; ils ne peuvent revenir sur cet acte irréparable qui les a irrémissiblement voués à la mort. Et pourtant ils vivent — ils vivent, contrairement à leur plus intime volonté, en proie désormais à un mal sans remède, torturés par une passion dévorante qui ne peut s'assouvir que dans la mort et qui pourtant les enchaîne à la vie.

Dans son fragment de lettre à Schopenhauer, Wagner posait en principe que l'homme peut, grâce à l'amour, arriver non seulement à renoncer à sa volonté individuelle, mais d'une manière plus générale à abdiquer le vouloir-vivre lui-même (2). Reportons-nous, pour préciser la portée de ce passage, aux théories de Schopenhauer sur la négation de la volonté. D'après le grand pessimiste, deux voies conduisent l'homme à abolir en lui la volonté : ou bien il peut, par la contemplation désintéressée du monde, arriver à l'intuition que tous les êtres sont identiques et s'élever ainsi jusqu'à la pitié consciente — ou bien il peut, à la suite d'une grande détresse physique ou morale qui brise en lui l'énergie vitale et le sanctifie par la souffrance, atteindre soudain la résignation absolue et recevoir la mort avec joie. Par contre le suicide, loin d'être la négation du vouloir- vivre, est une marque d'affîr-

(1) Brani^ien ello-mi'me rpconnaît combien sa pitié a été néfaste aussitôt qu'elle voit les ell'ets du philtre: « Wche ! Wehe ! (s'écrie-t-ellp) UnabîcnulOar ewige Noth fiir karzen Tod » {Ges. Schr. VII, 27.)

(2) Wagner écrit à Schopenhauer qu'il lui communique • eine Anschauung...., in der sich mir selhst in der Anlage der Geschlechlsrii-he ein Ifciisweg zur Selbslerkenntniss und Selhstvemeinung des Wiili'ns, unrj zwar nicht eben nur des individtiellen Willeus, darstelll. ■•

ÉVOLUTION ÎSrORALE CHEZ TRISTAN ET ISEUT 887

mation intense de la volonté. L'homme qui se suicide veut la vie, mais voudrait que la volonté qui est en lui pût s'affirmer sans obstacle, et comme il a la certitude intime que la volonté est immortelle et s'incarne sans cesse dans de nouveaux phénomènes, il se tue, renonçant ainsi à sa volonté individuelle mais affirmant avec la pins grande énergie la volonté de vivre en général (i). Si maintenant, comme le passage de la lettre de Wagner nous autorise à le faire, nous exprimons à l'aide des formules de Schopenhauer l'idée philosophique contenue dans Tristan, nous pourrons définir de la manière suivante l'évolution morale qui s'accomplit au cours de la pièce : Tristan et Iseut abolissent d'abord en eux la volonté individuelle — ils se décident au suicide — mais ensuite, la mort n'ayant pas voulu d'eux, ils arrivent, grâce aux souffrances qu'ils endurent, à maudire non plus seulement la vie individuelle qui leur est échue en partage, mais toute vie possible, à nier la volonté elle-même. La détresse d'amour purifie leurs âmes et les conduit au renoncement suprême.

Ainsi à la fin du premier acte, Tristan et Iseut sont des révoltés : Iseut appelle la mort parce qu'elle ne veut à aucun prix du sort ignominieux qui l'attend (2) ; Tristan veut mourir pour rester fidèle à son honneur (3). L'un et

(1) Le Monde comme Volonté et représeutulion t. I, ,S3 68 et 69. Paris, F. Alcan.

(2) Ce sentiment apparaît dans des passages comme : « Da Morott leble, u'cr hcitt'es geruafjt uns je solche Schinacli zu hieten » — « Ich ja U'ar\--, die heimlich selbst die Sclimacîi 5!>/i scimf! » — « Was traumte miv von holde's Sciimacli?» {Ges. Schr. Vil, 12, 27). — Elle veut se venger de Tristan qui l'a trahie ( « Rache filr den Verratk » id. 15) ; elle le maudit avec emportement) « Fluch dir Vernichter ! Fluch deinem Haupt! Radie, Tod

. Tod uns Beiden! » id. 15).

(3) il exprime avec la plus irraiide l'iieigie ce sentiment dans le serment qu'il proféi-e au moment de boire la coupe de mort que lui offre Iseut : « Tristan's Ehre — liôchste Treii: Tristan's Etend — Idilmster Trotz,» etc. {Ges. Schr. VII, 26). Après avoir bu le philtre, il dit au contraire « Was irdumte mir von Tristan' s Ehre ? » (iV^. 27).

LiCHTENDERGER. 22

l'autre s'insurgent contre la destinée ; l'un et Tautre Sont encore attachés à la vie et ne se réfugient dans la raori que par horreuf de la vie individuelle à laquelle ils sont condamnés par le sort. Le second acte et le troisième montrent comment de révoltés qu'ils étaient ils deviennent résignés. — Dès la première scène du second acte, îseut expose à Brangien le changement qui s'est fait en son âme : « L'œuvre de la mort, j'avais voulu, téméraire, l'accomplir moi-même, mais la déesse Amour a atrêté ma main : l'amante vouée à la mort, elle l'a prise en otage ; l'œuvre de la mort, c'est elle qui s'en est chargée ; Comment elle l'accomplira, comment elle la terminera, ce qu'elle me destine, où elle me conduit — que m'importe ! je suis devenue sa chose » (i). Les deux amants ne luttent plus, ils s'abandonnent sans résistance à la passion qui les domine. Et l'amour leur révèle que son vrai domaine n'est pas la Vie, le jour — ou, pour emprunter les formules dé Schopenhauer, le monde des phénomènes, des apparences sensibles, le monde de la pluralité où la Volonté apparaît fractionnée en innombrables individus — mais bien la mort, la nuit — en style philosophique, le domaine de l'absolu, de l'inconscient, de l'unité. Dans le royaume brillant et trompeur du jour, ce n'est pas l'amour qui fait loi : tant qu'il aspire à vivre sous la claire lumière du soleil, l'homme s'attache à des biens mensongers et illusoires, la puissance, la gloire, l'honneur, l'amitié ; il doit sacrifier à de vaines conventions la loi primordiale et sacrée qu'il porte gravée au fond de son cœur. Mais le royaume du jour a perdu son prestige pour Tristan et Iseut: « Oh, désormais nous étions voués â la nuit, s'écrie Tristan : le jour plein d'embûches, prompt à la haine,

{'i)Ges. Schr. VII, 34 s.

LE BOYAT'ME DU JOUR ET LE ROYAUME DE LA .NUIT SSq

pouvait nous séparer par ses artifices mais non plus nous leurrer par ses mensonges. De son vain éclat, de sa fastueuse splendeur se rient ceux dont la nuit a sanctifié le regard ; les fugitifs éclairs de sa vacillante lueur n'aA^euglent plus nos yeux. L'élu qui, le cœur plein d'amour, a contemplé la nuit de la mort, et a reçu la confidence de son profond mystère, voit les mensonges du jour, gloire et honneur, puissance et richesse, malgré leur éclat imposant, s'évanouir à ses yeux comme une vaine poussière de soleil. Même l'illusion de la fidélité et de l'amitié se dissipe pour le fidèle ami, si, le cœur plein d'amour, il a contemplé la nuit de la mort et reçu la confidence de son profond mystère. Parmi les vaines erreurs du jour, un seul désir lui reste, une ardente aspiration vers la nuit sainte où l'éternelle, l'unique vérité, la volupté d'aimer lui sourit. » (i) Ainsi la vie n'a plus de charmes pour Tristan et Iseut ; quand bien même la loi de l'honneur ne les séparerait pas, il y aurait toujours entre eux les barrières que dressent entre toutes les créatures finies le temps, l'espace, l'individuation. Car la personnalité elle-même est un obstacle au parfait amour ; comme Tristan l'explique à son amante dans un « délicieux ergotage métaphysique sur la valeur d'une particule » (2), il faut que cette dualité du « moi » et du « toi » sans laquelle tout amour semble au premier abord inconcevable, finisse elle-même par disparaître :

Iseut : « Notre amour ne s'appelle-t-il pas Tristan et Tseut ? Ce petit mot si doux : et, — ce pacte d'amour dont il est le lien, ne serait-il pas, si Tristan mourait, anéanti par la mort ?

(1) Ges. Schr. VII, 43 s.

(2) M. Hébert, Le Scntimrni relig. dans l'œufre de R. W., p. 160

Tristan : « Qu'est-ce qui périrait, par la mort, sinon ce qui nous entrave, ce qui défend à Tristan d'aimer Iseut toujours, de vivre pour elle seule éternellement ?

Iseut : « Mais si ce petit mot : e/ était anéanti, la mort de Tristan ne serait-elle pas la mort même d'Iseut ?

Tristan: «Ainsi, par la mort, nous pourrions, éternellement unis, inséparés, sans fin, sans réveil, sans crainte, sans noms, à jamais confondus dans le sein de l'amour, rendus enfin tout entiers à nous-mômes, ne plus vivre que par l'amour » (i).

Et les deux amants, dans l'ivresse de leur extase amoureuse, aspirent de toute leur âme à ce royaume de la nuit qui leur apparaît comme le refuge suprême où cesseront leurs misères et qu'ils saluent ensemble comme leur vraie patrie :

« 0 douce nuit! nuit éternelle ! Auguste et sainte nuit de l'amour ! L'élu que tu as étreint, à qui tu as souri, comment se réveillerait-il sans angoisse pour quitter ton ombre ? Dissipe à jamais l'angoisse, ô bonne mort, mort d'amour ardemment souhaitée... Toi Iseut, moi Tristan — je ne suis plus Tristan, ni toi Iseut... Plus de noms — plus de séparation — une connaissance nouvelle, une flamme nouvelle qui s'allume, — une seule âme, une seule conscience pour l'éternité... » (2).

A ce moment, Tristan et Iseut ont atteint la suprême résignation. La vie leur apparaît comme un pur néant dont ils rejettent avec horreur et angoisse les illusions loin d'eux. Ils s'élancent tous deux en pensée vers ce monde

[i)Ges. Schr, Vil, 47 s.

(2) Le texte de Wagner est ici à peu près ÏQtraduisible ; c'est uu de ces passages où la poésie se résout cq une série d'exclamations et devient presfpie musique. Voici le texte allemand : « Du f.so/.dp, — Tristan ich, — nicht mehr Tristan, — nicht IsolUe; — o/ine Ncnncn, — oline Trennen, — neu Erlicnnen, — neu Enlbrcnncn; — cndlos ewig — ein-bewuszt : — heisz rBrust — liôchste Liebes-Lust ! » (Ges. Schr. VII, 50 s.)

l'\bdication du vouloir-vivre . 341

mystérieux de la mort, vers ce monde de l'inconscient {unbewuszt) où s'évanouit tout ce qui pour l'homme naturel constitue la vie : l'univers visible, les formes actuelles de la conscience, le temps et l'espace, la distinction même du sujet et de l'objet — vers ce monde qui est le pur néant pour tous ceux qu'anime encore le vouloir- vivre, mais qui, pour une âme affranchie, consciente de l'unité de tout ce qui existe (em-bewuszt) est au contraire la suprême réalité. Cette patrie inconnue, cette forme d'existence nouvelle et inconcevable, que Schopenhauer se refusait à définir autrement que par des négations, Wagner, par la bouche de ses deux amants, nous en révèle l'essence intime, la loi suprême : l'amour (1).

Mais si, par la pensée, Tristan et Iseut touchent déjà le seuil du royaume de la nuit, par leur corps ils appartiennent toujours encore au jour, à la vie. Et de douloureuses épreuves les séparent du but qu'ils croyaient déjà tout proche. Ils sont surpris par le roi Marc et le traître Melot. Tristan doit écouter sans pouvoir se justifier la plainte pathétique du roi qui, frappé au cœur par la trahison de son ami, navré surtout de voir à jamais ternie l'image idéale qu'il s'était faite de lui, le supplie anxieusement

[i) D'après Schopeahauer il faut, si l'on veut atout prix se faire une idée de ce qu'est ce royaume de la nuit dont parle Wagner, se reporter à ce qu'éprouvent ceux qui sont parvenus à une négation complète de la volonté, à ce qu'on appelle ext;ise, ravissement, illumination, union avec Dieu, etc : «... ils n'attendent plus qu'une chose, c'est de voir la dernière trace de cette volonté s'anéantir avec le corps même qu'elle anime; alors au lieu de l'impulsion et de l'évolution sans lin, au lieu du passage éternel du désir à la crainte, de la joie à la douleur, au lieu de l'espérance jamais assouvie, jamais éteinte, qui transforme la vie de 1 homme tant que la volonté l'anime, en un véritable songe, nous apercevons cette paix plus précieuse que tous les biens de la raison, cet océan de quiétude, ce repos profond de l'àme, cette sérénité inébranlable, dont r.ai)hacl et le Gorrège ne nous ont montré dans leurs figures que le reflet; c'est vraiment la bonne nouvelle, dévoilée de la manière la plus comidète. la plus certaine ». {Le Monde comme volonié, I, § 71). — C'est à une extase de ce genre que parviennent Tristan et Iseut, et c'est dans cet état extatique que l'amour leur apparaît comme l'essence de la réalité.

d'expliquer sa corifiuite. En vain Tristan cherche 3 mpurir eii se jetant sur l'épée de Melot. Pour la seconde fois, la îTiort le fuit. Grièvement blessé par son adversaire, il est ramené sans connaissance par le fidèle Kurwenal dans le manoir de son père où Iseut prévenue par le vieil éciiyer doit venir rejoindre son ami. Là il accomplit la dernière station de son douloureux calvaire, Il revient à J4 vie ; mais gans Iseut la vie pour Ipi n'est qu'une affreuse torture ; <et, tant qu'Iseut voit le jour, il ne peut npp plus mourir loin d'elle, car lai passion qui le tenaille Je contraint impérieusement à tout supporter pour l^ revoir. Repoussé piar la vie et repoussé par la mort, condamné ^ désirer jusqu'à en mourir, et privé de mourir par l'excès même d§ sou désir, l'infortuné implore avec des accents (Jéchirants la venue (J'Jseut qui seule peut mettre un terme à son supplice : « Iseut encore dans l'empire du soleil! Iseut encore dans l'éclat du jour!.,, Avec fracas j'entendais, derrière moi, se fermer déjà les portes de Ja mort : et voici qu'elles sout grand ouvertes ; les rayons du soleil les ont forcées... Jour maudit! tes rayons éclaireront-ils cteroellement mon supplice? Brûleras-tu toujours, ô flambeau qui même la nuit me chassais lojn d'elle ! Ah Iseut! douce aimée, quand étoufferas-tu enfin la torche pour m'annoncer le bonheur? Lumière, quand t'éteindrastu? Quand fera-t-il nuit dans la demeure.,. Wann wirci es Nacht im Haus? » (1). Mais Iseut tarde; aucune voile ne se montre à l'horizon ; et le désespoir le plus affreux étreint l'âme de Tristan. Dans régarcment de sa douleur, il s'exalte jusqu'à maudire le philtre 4'amour, (Jans lequel il voit le symbole et comme la quintessence de toute la Koufl'rance humaine (2). Enfin cependant l'heure de la

(l)Ce<. Schr. VU, 61 ss,

(2) « Den furchlbaren Trunk, Uer dar Quai mich vertrq,nt^ ich

MORT DE TRISTAN ET d'iSEUT 3^3

délivrance arrive. Le vaisseau qui porte Iseut est signalé, il entre au port, Iseut accourt auprès de son ami, et dans l'excès de joie qui succède à l'excès de souffrance, Tristan trouve enfin l'apaisement suprême : il meurt dans les bras de sa bien-aimée en murmurant une dernière fois le nom d'Iseut. Et Iseut à son tour se détache delà vie ; sans désespoir, sans violence, perdue dans la contemplation du cadavre de Tristan , à peine consciente, sanctifiée par l'amour et la douleur, elle entre, souriante, dans l'ombre de la nuit qui l'enveloppe, et s'abîme doucement avec son ami dans la grande paix de la mort.

De tous les drames de Wagner, Tristan est à coup sûr le plus sûr, le plus sombre et le plus désolé. Non seulement Wagner proclame comme à l'époque de Tannhàuser et de Lohengrin que l'idéal est irréalisable en ce monde, mais iï semble condamner d'une manière absolue la vie de l'homme à n'être qu'une attente de la mort. La terre apparaît comme une géhenne où l'homme est tenaillé par la souffrance jusqu'au moment où s'éteint en lui tout désir de vivre. Tous les biens qu'il poursuit ici-bas, la puissance, l'honneur, l'amitié sont illusoires ; par l'amour il peut, il est vrai, pressentir ce qu'est le royaume lointain de l'idéal, mais l'amour humain est mélangé de désir et ne conduit l'homme au salut que par l'excès même des toiirments qu'il luj. inflige. La mort seule est un bieri ; Tristan et Iseut çieurent ; les voilà sauvés. Mais la vie n'a pas de sens, ou du moins pas de but positif. Imagine-t-on, par

selbst — ich hab' ihn gebrau't ! Ans Vaters-Noth und MiUters-Weli' , mis Liebesthrànen eh' und je, mis Lachen und Wemen, Wonne7i und Wunden hab' ich des Trankes Gifte gefiinden ! De-n. ich gebrau't, der inir geflossen, den wonneschiurfend je ich genossen, — verftiicht set, furchtbarer Trank! Verflucht, werdich gebrau't. » (Ges.Schr^ VII, ^. 67s.). Il faut noter, pour l'iutellig'ence de ce passage, que TristaB a été engendré par son père empirant iaus Vaters-Noth), et qu'il a causé en naissant la mort de sa mère [aus Multers-Weh).

exemple, ce que peut être Texistence du roi Marc après la catastrophe qui ralleint dans ses plus chères afïections, qui engloutit les seuls êtres qui le rattachaient encore à la vie ? Sans doute, il a compris que Tristan n'était pas coupable, il a la consolation de se dire qu'il n'a pas donné son amitié à un indigne, qu'il peut croire encore à la vertu et

à la loyauté mais est-ce là une raison suffisante pour

vivre? Il est sans doute arrivé, lui aussi, au renoncement complet, à la négation de la volonté; mais cet ascète, ce « saint » nous apparaît plutôt comme un vaincu de la vii que comme un triomphateur ; il inspire plus de pitié que d'admiration ; on le plaint de ne pas être mort lui aussi, d'être condamné à traîner encore sur cette terre, où tout n'est qu'illusion, une existence forcément morne et décolorée (i).

Et pourtant ce n'est pas sur une impression de désespérance ni de découragement que nous laisse le drame de Wagner. La mort d'Iseut n'est ni une abdication ni une défaite^ mais bien une victoire, un suprême triomphe de l'âme émancipée du joug de la passion, affranchie enfin de l'angoisse infinie du désir humain. A mesure que l'ombie de la mort s'épaissit autour d'Iseut, une vision d'éternell'^'

(1) Une controverse très ardente s'est engagée dans la presse waguérieuup au sujet du personnage du roi Marc. Les uns tiennent Marc pour un vieux roi d'épopée, de soixante-dix ans environ, chez qui l'âge tempère la passion etrend plus facile la résiguntion et l'équité. Les autres voient au contraire eu lui un homme dans la force de l'âge — quarante à cinquante ans environ (c'est l'âge que devait avoir, selon Wagner, le Marc des représentations de Munich en 1865} — qui arrive à abolir en lui le vouloir-vivre. Marc seraitdoncun «saint» selon la doctrine pessimiste, un ascète qui s'élève, de degré en degré, jusqu'au renoncement absolu. — C'est vers celte dernière conception que j'incline pour ma i)art, mais avec cette restriction très importante à mon sens, que Marc est, si je puis m'cxprimer ainsi, une négation mais non une affirmation ; ie vois en lui une âme généreuse brisée par le malheur et jinoblie par la souffrance, mais non pas « un rédempteur », un triomphateur qui, vainqueur du désir, peut montrer à l'humanité la voie de l'irléal. (Voir M. Wiiih, Kônio Marke, Leipzig 1882; W. Golther, Bayr. Blàtter 1885, p. 154 .s. ; M. Wirth, Wcujner-Jalirbuch 1885, p. 239 ss. ; N. Creutzburg, Bayr. BLaller 1887, p. 244 ;R. Schlosser, Bayr. Blàtter 1893, p. 23 ss.).

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