‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 96 sur 135 · RÉALISATION SCÉMOUE DES DRAMES DE WAGNER · texte numérisé non relu

RÉALISATION SCÉMOUE DES DRAMES DE WAGNER

excitaient l'enthousiasme général et mettaient le sceau à la gloire, dès lors universellement reconnue, du grand artiste.

Nous n'avons pas, bien entendu, à raconter ici dans le détail les divers épisodes de cette longue lutte où Wagner montra qu'il était aussi grand dans l'action que par la pensée, et que son génie puissant le rendait également apte à manier les hommes et à faire vivre dans ses drames tout un peuple de dieux et de héros. Nous essayerons seulement de dégager brièvement les principes généraux qui le guidèrent dans ses rapports avec le monde théâtral de son époque et qui l'inspirèrent quand il créa l'œuvre de Bayreuth.

L'idée que Wagner se faisait du théâtre dérivait logiquement de ses théories sur la nature du drame musical el sur la mission de l'art. Si le drame lyrique est l'expression symbohque de l'idéal le plus élevé que l'homme puisse concevoir, « la représentation vivante de la religion », le théâtre n'est évidemment autre chose que le temple de l'idéal. Si le drame doit être l'œuvre collective en qui se manifeste l'âme et la pensée d'un peuple, les représentations dramatiques, loin d'être un divertissement frivole , un « amusement » , doivent au contraire répondre à un besoin profond chez le public qui doit les vouloir, et par conséquent aussi consentir volontiers aux sacrifices nécessaires pour les rendre aussi belles, aussi parfaites que possible. Wagner rêve donc un art théâtral analogue à celui de la Grèce antique où, à des intervalles éloignés, en des jours de fête solennels, les mieux doués, les meilleurs d'entre le peuple venaient représenter devant la nation assemblée des tragédies qui faisaient vibrer à l'unisson tous les cœurs et où chacun trouvait l'expression artistique de ses plus hautes aspirations. En conséquence aussi Wagner exige du public

CONCEPTION IDÉALE DE l'aRT DU THEATRE SdQ

une collaboration effective et active à l'œuvre d'art « intégrale » ; des artistes, l'intelligence profonde des besoins et des désirs de la nation ; des exécutants, l'amour désintéressé de l'art, et le dévouement enthousiaste, exempt de tout calcul égoïste, à l'œuvre collective.

L'Europe moderne, de même qu'elle ne possède pas encore de drame musical digne de ce nom, n'a pas non plus de véritable art théâtral. Les scènes lyriques existantes sont le cadre où fleurit naturellement l'opéra vulgaire, cette forme d'art odieuse à Wagner qui voyait en elle une misérable caricature du vrai drame. Ce qu'il reproche surtout aux théâtres modernes, c'est d'être non des instituts d'art mais des entreprises industrielles, d'avoir pour loi suprême non la recherche désintéressée du beau mais la poursuite du gain positif, de l'intérêt matériel. De même que l'opéra traditionnel est une œuvre « égoïste » où la poésie, la musique et la danse s'associent temporairement, sans jamais s'unir intimement pour donner naissance au vrai drame musical, de même un théâtre lyrique abrite une foule de personnalités qui, au lieu de collaborer fraternellement à l'œuvre commune, tirent égoïstement chacune de son côté. Le directeur est un simple industriel qui spécule sur cette soif incessante de distractions dont est tourmenté l'habitant des grandes villes ; il sait que, pour remplir sa caisse, il n'y a pas de moyen plus sûr que de flatter le goût de ce public blasé, surmené, excédé par le travail de la journée et qui vient au théâtre pour se reposer et s'amuser ; il met en conséquence à sa disposition, chaque soir, une salle étincelante et somptueuse, encadrée de rangées de loges où les femmes viennent exhiber leurs toilettes et tenir salon ; dans ce décor luxueux, les amateurs d'opéras continuent

LiCHTENBERGER. 24

Page 1