‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 101 sur 192 · AMOUR DE HAN8 SACHS POUB ÉVA · texte numérisé non relu

AMOUR DE HAN8 SACHS POUB ÉVA

jeune fille vient trouver dans son échoppe le cordonnierpoète par qui elle voudrait savoir si Walther a réussi son chant d'essai et pourra concourir le lendemain avec les Maîtres pour briguer sa main, Afin d'obtenir de lui le renseignement qu'elle désire, elle se fait coquette, elle le flatte avec une innocente rouerie, elle cherche à lui faire croire qu'elle le verrait sans déplaisir sortir vainqueur du concours poétique qui décidera de son sort :

Éua* — « Un veuf ne pourrait-il réussir ? Sacha* — Mon enfant, il serait trop vieux pour toi. E. — Eh quoi» trop vieux I L'art seul ici doit vaincre ; quiconque s'y entend peut briguer ma main.

S. — Éva, ma mignonne, tu me fais des contes bleus. E* — Pas moi I C'est vous qui me contez sornette. Avouez donc que vous êtes d'humeur changeante ; Dieu sait qui a pris place aujourd'hui dans votre Cœur ! Moi qui croyais y régner depuis tant d'années.

S* — Sans doute parce que je te portais volontiers dans mes bras.

E. — Je le vois bien; c'était seulement parce que vous n'aviez pad d'enfants.

S. — Jadis j'eus moi aussi femme et enfants. E. — Mais votre femme est morte — et moi, me voilà grande* *

S. — Oui, çrande et belle.

E. *— Et c'est pourquoi j'avais pensé que vous me prendriez pour femme et enfant dans votre maison.

S. — Ainsi j'aurais tout à la fois un enfant et une femme : certes ce serait là un bien doux passe-

Quai : und werd? ich heuf vertnâhU, to war^i ohn'alle Wahl. » (Gea. Sckr. VII, 254).

temps ! Oui, oui! tu as eu là une bien bonne idée... (1) ». Le cordonnier-poète est ému, quoi qu'il en ait. Si pourtant le rêve secret de son âme allait se réaliser ! Mais sans rien laisser voir des sentiments qui l'agitent (2), sans quitter le ton de badinage, il sonde adroitement le cœur d'Éva. Et bientôt la vérité lui apparaît : à peine a-t-il raconté l'échec de Walther et feint de prendre le parti des Maîtres contre lui, que la jeune fille trahit par son dépit et son indignation le secret de son cœur. Hans Sachs est dès lors fixé : renonçant aussitôt, sans un mot de plainte, à tout désir égoïste, il se met à travailler au -bonheur d'Éva. « Mon enfant, dit-il plus tard à la jeune fille, de Tristan et d'Iseut, je sais une triste histoire : Hans Sachs fut sage et ne voulut pas du bonheur du roi Marc » (3). L'artisan-poète a renoncé comme le roi Marc, mais à temps et sans qu'il ait fallu une catastrophe pour l'éclairer; il s'est incliné sans inutile révolte, silencieux et résigné devant la loi naturelle qui veut que la jeunesse aille vers la jeunesse. Il a librement abdiqué toute aspiration vers le bonheur égoïste, atteignant ainsi cet état de suprême affranchissement où parviennent Brûnnhilde après la mort de Siegfried, Wotan après l'écroulement de ses rêves ambitieux, Marc après la catastrophe où périssent tous ceux qu'il aime. Et ce qui rend sa résignation plus belle et plus grandiose encore que celle des autres héros de Wagner, c'est qu'elle n'est ni désespérée ni douloureuse, mais souriante et virile. Hans Sachs renonce au bonheur sans se plaindre, sans déchirement,

(t) Ges. Schr. VII, 200 s.

(2) Hans Sachs reconnaît lui-môme, au 3° acte, qu'il a failli se laisi prendre au piège que lui tendait la coquetterie enfantine d'Eva « 's w Zeity dasz ich den Rechten erkannt : wâr1 sonst am EtuT dock hinein* rannt f » [Ges. Schr. Vf F, 254).

(3) Ges. Schr. VU, 254.

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