‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 100 sur 192 · HANS SACHS RÉCONCILIE LB OÉNW BT LA TRADITION · texte numérisé non relu

HANS SACHS RÉCONCILIE LB OÉNW BT LA TRADITION

qui- aujourd'hui "a chanté, Nature a donné un gosier harmonieux ; s'il q fait peur aux Maîtres, il a bien plu 4 Hans Sacha * (i), Le cordonnier-poète honore en Walther une manifestation éclatante de l'instinct poétique, de cet instinct qui sommeille confus au fond de l'âme obscure des simples et qui se fait jour avec une puissanee tout élémentaire ehçz quelques nature** d'élite. Néanmoins il «ait que le génie lui-môme ne peut se passer de la règle. « Adieu les Maîtres pour jamais î » s'était écrié Walther en quittant l'école d'où le bannissait l'esprit borné des gardiens pédants de la régie. Hans Sachs ne l'entend pas ainsi. L'instinct poétique ne suffit pas pour faire un grand poète. Sans doute le printemps et l'amour inspirent au génie, pendant les belles années de la jeunesse, des chants immortels ; mais il doit apprendra de bonne heure aussi l'art conscient et réfléchi des Maîtres afin que, lorsque viendront l'âge et les soucis de la vie, lorsque le printemps et la passion ne chanteront plue pour lui , il conserve cependant, grâce au secours des règles, à toute époque et en toute saison, ce don divin des chants qu'il tient de la nature (a). Et Walther subit docilement l'ascendant de Hans Sachs. Il consent à plier sa libre inspiration aux exigences de la règle et dicte au cordonnier-poète un chant de concours où les formes traditionnelles de l'art des Maîtres sont à peu près respectées. Une dernière fois, pourtant, son orgueil se révolte au dénouement quand Pogner, après le concours dont Walther est sorti vainqueur, lui offre une place parmi les rangs des Maîtres. Son premier mouvement est de refuser la dignité nouvelle qu'on veut lui conférer, de rendre aux Maîtres mépris pour mépris. Cette fois encore

(1) Ges. Schr VII, 237 i.

(2) Ge*. Schr. VII, 197 ■.

Hans Sachs intervient pour le ramener à de plus équitables sentiments ; il lui montre les dangers qui menacent l'empire allemand, la noblesse se séparant du peuple, oublieuse de sa langue maternelle, éblouie par Fart et les modes des Welsches, séduite par la culture qui fleurit de l'autre côté du Rhin. Contre cette invasion de l'étranger, il n'est pas de rempart plus sûr que l'art authentiquement national des vieux maîtres allemands. « C'est pourquoi je vous le dis : Honorez les Maîtres allemands : vous vous attacherez des génies bienfaisants, et si vous favorisez leur activité, quand bien même s'évanouirait en fumée le saint-empire romain, il nous resterait toujours le saint Art allemand ! » (1). Hans Sachs rêve de concilier en une harmonieuse fraternité le génie avec la règle, le libre instinct du poète créateur avec le pieux respect d'une glorieuse tradition artistique.

Considérés sous cet aspect, les Maîtres Chanteurs nous apparaissent comme une sorte de satire esthétique et littéraire ; et le sentiment qui domine dans une pièce bâtie sur cette donnée est l'ironie. Cette ironie s'attaque, selon la remarque de Wagner (2), non pas aux erreurs et aux vices mômes du temps présent, mais seulement aux formes particulières et conventionnelles sous lesquelles se manifeste l'esprit vicié et corrompu de l'époque actuelle. Les Maîtres Chanteurs sont, à ce point de vue, la description pittoresque et comique des préjugés bourgeois, de la sottise suffisante et sûre d'elle-même, sous la forme particulière qu'ils revêtent à Nuremberg au temps de Hans Sachs. Un pareil sujet peut, au premier abord, sembler impropre à être traité sous forme de drame musical,

(0 Ces. Sch. VIT, 270 i, (2) Ges. Schr. IV, 287.

LA SATIRE LITTÉRAIRE DANS LES MAITRES CHANTEURS 3o7

car la musique est, comme nous l'avons vu, impuissante à décrire tout ce qui est contingent et conventionnel ; mais il faut remarquer qu'elle peut, du moins, décrire « ce qu'il y a d'éternellement humain dans le conventionnel », c'est-à-dire la tendance universelle et constante de l'esprit humain à formuler des lois — en art, en morale ou en politique — et à s'imaginer que ces lois, dont la valeur est éphémère et transitoire, sont quelque chose de sacré et de divin (1). En ce sens les ridicules de la mode et de la convention peuvent faire l'objet d'un drame musical. Il est certain toutefois qu'un sujet comme les Maîtres Chanteurs, tant qu'on se borne à y voir une satire dirigée contre la médiocrité routinière de bourgeois sots et pédants, n'offre pas de grandes ressources à un musicien qui, conscient des limites de son art, ne veut pas tomber dans l'arbitraire. Ne nous étonnons donc pas si Wagner, tant qu'il ne vit pas autre chose dans ce sujet, se sentit peu attiré vers l'esquisse dramatique rapidement ébauchée en i845.

Ce qui le décida à reprendre son projet, ce fut la possibilité, par lui aperçue, de superposer à la satire littéraire et sociale un drame humain qui se joue au ftfnd du cœur de Hans Sachs. Ce drame est si intime et si caché qu'il apparaît à peine dans le texte môme du poème et ne se révèle pour ainsi dire que par la musique. Il est pourtant d'une importance absolument capitale pour l'intelligence de lu pièce à laquelle il donne une portée philosophique et poétique toute nouvelle. Dans la pièce de 1862 — r et c'est en cela seulement qu'elle diffère de l'esquisse de i845 — Hans Sachs n'est plus seulement un représen-

at de l'art populaire et national, un esprit sage et nio-

l) Chamberlain, Dos Drama R. Wagners, p. 87.

déré qui travaille à concilier le génie et la tradition ; il devient en même temps .un sage selon l'évangile de Schopenhauer, qui, par un effort héroïque de renoncement, atteint la plus haute perfection à laquelle peut parvenir l'homme (1).

Les Maîtres Chanteurs, lorsqu'on examine la pièce à ce point de vue, racontent la dernière tentation que doit surmonter Hans Sachs pour arriver à la suprême sagesse et la victoire intime, invisible, silencieuse qu'il remporte sur lui-même. Il y a dans l'âme de l'artisan-poète un coin de rêve. Sans Tavouer à personne, presque sans se l'avouer à lui-même, il aime la jeunesse prête à s'épanouir d'Éva avec une tendresse plus émue que celle d'un père ou d'un ami. Sans doute il se défend de songer à l'épouser, lui un veuf sinon vieux, du moins mûr déjà ; il le déclafe très nettement à Beckmesser qui craint en lui un concurrent : « Que non pas, Monsieur le Merker ! Lo soupirant devra être fait d'un bois plus vert que vous et c[tie moi si Êvô. doit lui accorder le prix » (2)* Il a, dès l'entrée en scène de Walther, pressenti l'amour d'Éva et du beau chevalier ; et il ne demande qu'une chose, c'est que la jeune fille puisse épouser celui pour qui son coeur aura parlé. Un instant cependant l'espoir semble ltii feounre : il peut se croire aimé. Éva ressent pour Hans Sachs une profonde et sincère affection filiale ; si son Gœur avait été libre, si le ciel n'avait pas en quelque 6orie choisi pour elle en lui faisant rencontrer Walther, c'est Sdchs à qui elle aurait de grand cœur donné le prix, entre toits leg Maîtres, le jour du concours (3). Et voici que la

(4) Sttf l'afetiftif Intérieure des Maîtres Chanteurs voir surtout Chamberlain, Aw brama R Wagners. p. 83 «8. et R. Wagner, p. 257 ss.

(A (ici. Schr. Vîty 176.

(3) Éva dit elle-même à Sachs au 3° acte : « HatVich die Wahl, nur dich envahit* ich mir : — Doch nun haVs mich gewâhlt su nie gekannler

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