LA PENSÉE DE BAYREUTH
ment qui fait, à mon sens, sa beauté et sa grandeur; on a voulu voir dans le théâtre modèle un témoignage de l'orgueil démesuré de son créateur, une sorte d'autel qu'il aurait dressé à sa propre divinité. Rien de plus injuste, à mon sens, que cette appréciation. C'est avec la plus parfaite sincérité, soyons-en bien persuadés, que Wagner, tout en ayant pleine conscience de sa valeur exceptionnelle, proclame que l'amour objectif et impersonnel du BeaU et du Vrai doit être la foi commune de tous. les hommes. A la fin d'un cours professé à l'université d'Iéna, Fichte disait à ses auditeurs : « Je ne vous remercie pas de l'approbation que vous m'avez témoignée par votre présence assidue. Je ne veux pas être approuvé, je ne veux rien pour moi. En regard des sentiments qui me remplissent fout entier, que suis-je ! Mais si, en cette enceinte vous avez été remués, émus, stimulés à prendre de bonnes résolutions, je vous remercie, au nom de VHu- 'manîféy pour ces résolutions. » C'étaient des sentiments analogues qui remplissaient l'âme de Wagner à Bayreuth. De même que Fichte se regardait en quelque sorte comme le porte-parole de la loi morale, de même Wagner identifiait sa cause avec celle de l'Art et demandait aux pèlerins de Bayreuth non pas de s'incliner devant son génie, mais de communier avec lui dans l'adoration du Beau . C'est là à coup sûr une prétention singulièrement orgueilleuse. Mais peut-être estimera-t-on que le génie de celui qui' la formulait ta légitimait dans une large mesure. Et si nous n'admettons pas que l'idéalisme artistique puisse être considéré comme le monopole d'une nation ni comme le privilège de l'œuvre de Bayreuth, nous reconnaissons volontiers dans le théâtre Wagner l'un des temples les lus originaux et les plus admirables qui aient été élevés, ;n cette fin de siècle, au culte désintéressé de l'art.
La Doctrine de la Régénération (1)
D'après la doctrine de Schopenhauer, la souffrance est le fond même de la vie. Ce qui constitue eaeffet le centre, l'essence de toute chose, des corps inorganiques et des plantes comme des animaux et des hommes, c'est un effort, un désir que rien ne peut éteindre, qui ne peut s'assouvir dans aucune satisfaction, qui par lui-même est lancé dans l'infini sans tendre jamais vers aucune fin dernière. Est-il arrêté par quelque obstacle dressé entre lui et son but du moment : voilà la souffrance ; atteint-il ce but, c'est la satisfaction — mais une satisfaction sans durée, car elle n'est que le point de départ d'un désir nouveau. Et si, d'autre part, la volonté vient à manquer d'objet, ou si une satisfaction trop prompte lui enlève tout motif de désirer, alors c'est le vide épouvantable, c'est l'ennui. « La vie, dit Schopenhauer, oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui : ce sont là les deux cléments dont elle est faite en somme (2). » Il n'y a donc place, dans cette doctrine, pour aucun espoir de progrès, pour aucun adoucissement possible de la condition humaine. Toutes les créatures sont condamnées à la souf* franco et souffrent d'autant plus qu'elles sont plus élevées dans l'échelle des êtres : à mesure que la
(1) Sur cette théorie on consultera surtout Chamberlain, Bayry Blâtier% 1895, p. 169 «s. et R. Wagner, p. 148 is. aiusi que R. Louis, i>*'~ Weltanschauunq /?. Wagners, Leipïig 1898; cf. H. Dinger, R. Wagne
geist, Entw.) p. 335 s.
(2) Le Monde comme volonté^ t. TV, $. 67.