LE PESSIMISME ABSOLU
conscience s'éclaire davantage, la misère va aussi en croissant; l'homme souffre plus que ranimai, l'individu supérieur, le génie souffre plus que l'homme du commun. Mais considéré dans son essence dernière, pris dans sa totalité, le monde ne change pas ; il ne varie ni en bien ni en mal : c'est toujours le môme être immuable, identique à lui-même qui fait aujourd'hui ce qu'il faisait hier et ce qu'il fera jusqu'à la consommation des siècles. — Vouloir, c'est-à-dire vivre, c'est souffrir : il n'y a d'autre voie de salut pour l'homme que de prendre conscience de la souffrance universelle et d'éteindre en lui le Vouloir-vivre. La paix, le repos, la félicité ne régnent que là où il n'y a plus ni lieu ni temps.
C'est de cette conception de l'univers que part Wagner. Pour lui aussi l'essence de l'univers est la volonté, c'est-àdire un obscur désir, une impulsion aveugle, mystérieuse, d'une puissance incalculable, unique et qui ne devient consciente que dans la mesure où cela lui est utile pour satisfaire ses besoins les plus immédiats (1). Et, de même que Schopenhauer, il regarde comme ,1e privilège de la race humaine « la faculté de souffrir consciemment » (2) et estime que la suprême sagesse pour l'homme consiste à reconnaître qu'il est identique à tout ce qui souffre dans l'univers entier et, par suite, à prendre en pitié toutes les douleurs qu'il voit autour de lui. Seulement au lieu de conclure comme Schopenhauer que toute vie est forcément mauvaise, il trouve moyen d'échapper au pessimisme ab-
(!]... « Eine richtige Erkenntnisz der Welt hàtte uns von Anfang her
belenrt,dasz dasWcsen der Welteben Blindheitist,und nicht die Erkennt-
nisjt ihre Bewegung veranlaszty sondern eben ein vollig dunkler Drang,
wn blinder Trieb von einzigster Mac ht und GewcUt, der sich gerade nur
weit Licht und Erkenntnisz verschafft. als es zur Stillung des augen-
klich gefûhlten drângenden Bediir fuisses noth thut. » {Ges. Schr.
'2) « Fàhigkeit zu bewusztem Leiden » (Ges. Schr. X, 277).
solu par une voie nouvelle. Optimiste en i848, pessimiste en 1854, il finit dans sa glorieuse vieillesse par concilier en une formule originale son optimisme et son pessimisme, par fonder sur la conscience de la souffrance universelle l'espoir d'une rédemption future de l'humanité.
Pour lui, en effet, la voie que Schopenhauer, d'accord sur ce point avec les deux grandes religions de la race blanche, le Brahmanisme et le Christianisme, a montrée & l'humanité pour sortir de l'excès de misère où elle se débat, conduit non pas à l'anéantissement mais an salut, à la lumière, à l'espérance. La philosophie du grand pessimiste n'est pas une doctrine de désespoir et de mort ; ou pour mieux dire, elle n'apparaît comme telle qu'à ceux qui voudraient espérer le bonheur sans le fonder sur la plus haute moralité, sur la conscience de l'identité fondamentale de tous les êtres, sur l'amour de chacun pour tous. Si Schopenhauer a condamné la vie d'une façon absolue, c'est qu'il s'est appliqué à peindre la vie telle qu'elle lui apparaissait dans l'histoire, le monde tel qu'il se révélait à lui par l'observation ; — or, dans cette vie-là, dans ce monde-là, tout n'est en effet que mal et qtie souffrance. Absorbé dans cette œuvre de négation, il a laissé à d'autres le soin de découvrir le sentier escarpé qui mène à la Rédemption (1).
Ce sentier, Wagner prétend l'avoir découvert.
Ce qui, d'après lui, caractérise la volonté tells qu'elle nous apparaît actuellement dans l'univers, c'est qu'elle est essentiellement égoïste. Elle tend toujours et partout, dans tous les individus, sous toutes ses formes, à augmenter sa puissance. Tout être s'efforce, sous l'impulsion d
(1) Ges. Schr. X, 257.