‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 128 sur 192 · LE* CHEVALIERS DU SAINT-GRAAL · texte numérisé non relu

LE* CHEVALIERS DU SAINT-GRAAL

farouche Alberich, de môme Parsifal nous expose la lutte décisive entre les deux principes opposés du Bien et du Mal, entre le royaume du Graal et le château maudit de 'enchanteur Klingsor.

Le Saint-Graal est, dans le drame de Wagner comme dans la légende du moyen fige, le vase merveilleux dans lequel le Christ a célébré la Cène avec ses disciples et où Joseph d'Arimathie recueillit ensuite le sang qui s'échappait de la blessure du Sauveur. A une époque troublée où . « les ruses et la puissance de farouches ennemis menaçaient le royauine de la pure foi », les anges du ciel apportèrent au pieux héros Titurel cette sainte relique ainsi que la lance qui perça le flanc de Jésus. Pour abriter ce trésor sans prix, Titurel édifia sur une cime élevée un sanctuaire auquel il donna le nom de « Montagne du salut » ou Monsalvat ; et autour de lui se rassembla, pour adorer et défendre le Saint-Graal, un ordre de pieux chevaliers. Ils vivaient dans la félicité et dans la paix du cœur, en communion parfaite avec le Christ et avec Dieu, en harmonie avec la nature entière. Le Graal, par sa vertu miraculeuse, leur fournissait les aliments dont ils avaient besoin pour soutenir leur vie ; sa vue suffisait pour écarter d'eux la mort ; sa présence les protégeait, car nul ne pouvait trouver le chemin qui conduisait à Monsalvat s'il n'avait le cœur pur et s'il n'était jugé digne par Dieu d'entrer dans la sainte milice. Pourtant les chevaliers du Graal ne se confinaient pas dans la vie contemplative. Soldats du Christ sur la terre, ils luttaient pour le triomphe de la justice, ils s'exposaient pour le bien de l'humanité souffrante aux périls et à la tentation, en sorte que leur existence entière n'était qu'un long combat contre les méchants et contre le péché.

De l'autre côté de la montagne, dans une vallée luxu-

FARSIFAL

riante, en plein monde païen, se dressait le château de Klingsor. Quels crimes avait-il commis là-bas ? nul ne le sait. Mais l'accès de Monsalvat lui était fermé. Un jour cependant il voulut expier ses fautes, entrer dans Tordre de chevalerie institué par Titurel. « Impuissant à tuer en lui le péché, raconte Gurnemanz, il porta sur lui une main sacrilège » (i): par une hideuse mutilation il osa se soustraire à la loi de l'amour, espérant ainsi conquérir la sainteté. Mais il fut frustré dans son attente : l'accès du Graal lui demeura interdit comme par. le passé, car il n'avait pas tari en son cœur la source du désir. « Es-tu chaste » ? lui demande avec une cruelle ironie sa victime Kundry. Elle sait en effet que par cette question elle excitera au plus haut degré la rage impuissante de son bourreau, car Klingsor est plus éloigné que jamais de cette pureté d'âme qui est le privilège sublime des élus du Graal* En son cœur fermente avec une effroyable ardeur le poison du péché, du désir inassouvi qu'il n'a pas su éteindre en lui mais qu'il a condamné à un silence de mort; loin d'avoir conquis la paix intérieure comme les chevaliers du Graal, il souffre toutes les tortures de la damnation. Repoussé par les élus de Dieu, il les hait de toute la force de son âme, et consacre toute sa puissance à leur faire expier leur mépris. Or son pouvoir est immense. Sans doute il ne peut rien contre tous ceux dont le cœur est pur. Mais il a, comme Alberich, maudit l'amour; aussi tient-il sous sa domination tous ceux qui succombent au péché des sens, à l'attrait décevant de la jouissance. Par son art magique, il a transformé en un jardin merveilleux le désert où se dresse le château de Perdition; au sein de ce paradis enchanteur s'épanouissent, telle;

(1) Ge$. Schr. X, 332.

Page 1