KLINGSOR ET LE CHATEAU DE PERDITION
des fleurs splendideg et éphémères, des femmes éclatantes de fraîcheur et de jeune grâce, qui par l'irrésistible séduction de leur beauté perverse allument dans les cœurs des héros le feu du désir et les attirent dans les rets de Klingsor. Ainsi le magicien se pose en rival redoutable des chevaliers du Graal, et sa puissance grandit de jour en jour ; il groupe autour de lui toutes les créatures de désir ; il séduit jusqu'à des compagnons de Titurel qu'il rend infidèles & leurs vœux ; il attise tous les mauvais instincts qui conduisent l'homme au péché et à la douleur; il est le génie du mal, l'artisan infatigable de la souffrance universelle.
Tout particulièrement douloureux est le sort des créatures qui, ballottées entre le désir et le renoncement, né peuvent se .soustraire aux effets terribles de la puissance de Klingsor mais conservent, dans leur chute, l'horreur de leur péché, le regret poignant de leur pureté ternie, l'aspiration ardente vers l'idéal, vers la rédemption. C'est là, dans notre drame, le sort de Kundry et d'Amfortas.
Kundry est Tune des figures les plus originales et les plus complexes aussi du théâtre de Wagner (i), Tune des créations les plus caractéristiques de son génie également apte à créer des individualités saisissantes de vérité et de vie et à montrer, sous toute apparence individuelle, la loi générale dont elle est un symbole particulier. D'une part en effet, il sait imposer aux imaginations, d'une manière inoubliable, le personnage de Kundry sous ses
(1) Nous avons *u précédemment que Wagner a donné à sa Kundry plusieurs des traits de Prakriti (Vainqueurs) et de Marie-Madeleine (Jésus de Nazareth). — A un autre point de vue, Kundry résume en elle une série de personnages du Parzivai de Wolfram, en particulier ceux de la mesjagère du Graal, CundrU la sorcière et de la hautaine Orgelûse ; d'autres traits paraissent empruntés au mythe germanique, à la légende d'Hérodia* >u à celle du Juif-Errant. (Voir Lofflcr, Bayr, Blàtter, 4878, p. 95 88,
avatars successifs, soit qu'il montre en e\]e la messagère du Graal serviablè et dévouée, silencieuse et énigmatique, inquiétante aussi par son costume de sorcière sauvage et ses allures mystérieuses, — soit qu'il dépeigne en elle la femme voluptueuse et passionnée qui déploie toute sa puissance de séduction pour entraîner à sa perte Parsifal,
— soit enfin qu'il nous la représente sous les traits de la pécheresse repentie qui veut expier le mal quelle a causé en se faisant l'humble servante des chevaliers du Graal et qui, délivrée par Parsifal de la malédiction qui pèse sur elle, meurt dans une douce extase, abîmée dans la contemplation de son glorieux sauveur. — D'autre part
— et c'est sur ce côté du personnage de Kundry que nous insisterons plus particulièrement ici, — elle nous apparaît non seulement comme une femme particulière, individuelle, mais comme un symbole de YEternel féminin. Wagner a môme pris soin d'accentuer ce caractère svmbolique de Kundry plus qu'il ne l'a fait pour aucun de ses personnages. Elle est — il le dit en propres termes
— « l'Innommée, l'originelle Tentatrice, la Rose de l'enfer » (i) ; elle a toujours existé sous mille formes diverses ; elle a été jadis la voluptueuse Hérodias {2) qui, enflammée d'amour pour saint Jean le Précurseur, voulut, dit la légende, couvrir de baisers et de larmes la tête sanglante du saint qui l'avait repoussée (3) ; elle a vécu dans toutes les femmes qui ont poussé l'homme au péché et qui ont souffert elles-mêmes des maux qu'elles causaient, elle est TÈve primitive dont le baiser donne à
(i) Ges. Schr. X, 345.
(2) « Hérodias war'st du, und wcu noch 7 » [Ges. Scht. X, 346).
(3) Quand Hérodias voulut baiser la tète qu'on lui présentait sur un piaf ajoute la légende, celle-ci se recula et lui souffla violemment au visage; de puis ce temps, l'infortunée est poussée sans répit à travers l'espace. t#ayf Biâtter, 1878, p. 99 f.)
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l'homme la science de la vie et dont le plein amour lui confère, à l'en croire, la divinité (i). — La malédiction qui pèse sur elle a son principe dans un sacrilège. Jadis, en effet, elle a insulté par un rire impie aux souffrances du Crucifié (2) ; mais les yeux de Jésus se sont soudain fixés sur elle et, depuis ce jour, « elle erre de monde en monde pour rencontrer de nouveau son regard », pour obtenir le pardon de celui qu'elle a insulté dans sa folie. Or ce i
pardon, elle s'imagine que c'est par l'amour qu'elle ,j
l'obtiendra. L'aspiration éperdue vers la rédemption s'associe chez elle, par une lamentable aberration, au désir coupable, source éternelle de tout péché et de toute souffrance. Ces deux sentiments se fondent chez elle en un instinct irrésistible et douloureux qui la pousse malgré elle vers l'homme, qui la contraint à se faire aimer de lui. Mais au moment suprême où, dans les yeux de son amant, elle croit déjà voir luire ce regard du Christ qu'elle cherche en vain de siècle en siècle, son illusion se dissipe soudain : elle sent tout à coup qu'elle tient dans ses bras non pas un rédempteur mais un pécheur ; l'amour fait place en elle brusquement au mépris et à la haine, et elle éclate de nouveau d'un rire atroce
(i) o So war es main Kus*, dur Welt-hclUichtig dicL machteï Mein vottes Liebes-Umfangen lâszt dich dann Gottheit erlangen ! » ifies. Sckr. X, 361.)
(2) Ce trait parait avoir été inspiré à Wagner par le souvenir de la légende du Juif-Erraut qui, lui aussi, ricane ou présence de Jésus et môme le frappe. 11 n'est pas facile, d'ailleurs, de décider s'il a. dans la pensée de Wagner, oui ou non une valeur symbolique. Pour expliquer symboliquemeut le rire de Kundry, il faudrait montrer qu'il a sa source dans ce déair {Schnen) qui est l'essence même du personnage de Kundry. Or il n'y i rien d'impossible en soi a supposer que Kundry ait été, comme l'Hérodia* de ta légende ou la Marie-Madeleine de Jésus de Nazareth, amoureuse de Jésus, qu'elle ait été repoussée par lui et que son rire ait ainsi pour prioeine un amour changé en haine ; cette interprétation est même d'autant plus v semblable que dans la 'suite aussi nous voyons l'amour de Kundry pour P sifal se changer brusquement eu fureur et en haine. Mais rien dans I< .eite de Parafai ne prouve d'une façon positive que Kundry ait ressenti p t le Sauveur un amo* 'tnpie*
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Jésus (0- Par cette passion éternellement inassouvie qui hrùlê daPS sop cœur, elle appartient à Klingsor : M pçut l'évgqçw k son gré, il peut lft forcer 4 la servir, à
ex/treer parmi les homme* m toute-puissante séduction, d augmenter toujours le nombre des captifs du Château de Perdition, (Test au yain quelle essaye de se révolter contre lin joug qu'elle exècre ; elle a beau savoir que le désir, loin de la conduire au salut np la mène qu'à de pouvellos déceptions, que ses vaines tentative? ne font qu'augmenter dans le monde le péché et la souffrance, que wm amour cause la perte de cçgx qu'elle aime, que * celui-là eçui pourrait la sauver qui aurait la force de lui résister (s) : son instinct l'emporte pur sa volonté consciente el la contraint toujours à répondre, le désespoir dans l'&uic, aux appel* impérieux de Klingsor, Pourtant elle hait la magicien r quand se dissipe J'ivreeee qui la livre 4 9011 pouvoir, elle sent son cœur Baigner h l'idée des wuflniUPab dont elle se sait cause. Et alors, humble et repentante, elle brftle d'expier eea péché* ; elle se gliage 009s ^ g£ coutrement misérable parmi le? chevaliers du Graal ; aile se dévoue pour eux en silence, elle les sert avec abnégation, jusqu'au moment où Klingsor lui fait sentir de nouveau son influence néfaste, la plonge dan? une sorte de sommeil léthargique, et, à son réveil, la contraint do reprendre son rôle de séductrice... Ainsi l'histoire de Kundry noua montre, en un symbole admirable, l'éternelle tragédie de l'amour telle que Wagner la conçoit pendant la
(l " In hoc hâter Noth — wâhn'ieh sein Auge schon nah\ de h Bit ck schon auf mieh rvh'n : — da kekrt mir dos ver/luehtê Lachen wietUr. ein Sûnder sinkt mir in die Arme! Da lach'ich — tache, — kann mVl-* weinen . nur te hr et en, wiïthen, tohen. rasen inrtetsewmfUfL Wahnsi Nacht. » {Ces. ïêhr. X, 860 #.)
(2) « WeP dw tmotzte toeie 4** frti », Ui dit juin***» {ûu. « X,3«.)
AMFORTAS fol
dernière partie de sa vie. L'amour n'est plus, pour lui, comipe à l'époque où il entreprenait joyeusement VAnwatt du Plihelung, la puissance libératrice qui nous enseigne à nous déprendre de notre égolsme originel et nous cppduit au salut ; il est l'illusion suprême qui par ses mirages met au oœur de l'homme l'espoir décevant de la rédemption et dont Ja puissance funeste perpétue sur terre le péché et la douleur. Chez la Femme il se montre comme rçne inquiétante et mystérieuse fatalité dont elle subit la loi malgré ses révoltes et ses angoisses, et qui la pousse de chute en chute, de souffrance en souffrance, toujours plus avant dans le désespoir. Elle est condamnée à sans cesse aimer, tout en pressentant que l'amour la conduira inévitablement à de nouvelles déceptions, à séduire l'Homme avec l'espoir do trouver la rédemption dans l'amour partagé, à constater avec horreur l'éternelle faiblesse de l'flomme et à assister au naufrage de ses espérances, à pleurer si*r les dâsty9tre& dont e^le se sent la cause et à se dévouer humblement pour soulager les souffrances humain ep, — puis, & retomber de nouveau sous la loi du désir et à revivre éternellement le môme cycle de misères sans pouvoir jamais obtenir l'apaisement définitif, le somineil sans révej),
Amfortas est la plus illustre des victimes de Kundry. Fils de Titurft) *t investi par son vieux père de la royauté du Qraal, \\ a voulu, armé de la sainte Lance, porter la guerre sqr ta territoire de Klingsor et ipettre fin à la puissapée néfaste de l'enchanteur. Il a été victime de sa témérité. Séduit par les charmes de l'éternelle tentatrice, Kundry, que Klingsor lui oppose, oublieux de la loi du Graal, il cède dégir, et, par là, il donne prise sur lui eu magicieningsor peut s'emparer de )$ Lgince qu'Amfortas, dans îrvrement de la passion, avait laissée éehapper de sa
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main, et il tourne aussitôt' contre le roi l'arme sacrée; Amfortas réussit à s'enfuir et regagne Monsalvat, abandonnant aux mains de 1* ennemi la sainte 'relique; mais au flanc du roi pécheur saigne la plaie inguérissable que loi a faite la Lance, — symbole visible de la blessure envenimée du désir qui torture éternellement son cœur. — Et la vie d' Amfortas n'est plus, dès lors, qu'un long martyre. Seul pécheur dans le royaume de la pureté, il est condamaé, en vertu de la dignité dont il est investi et dont nul, si ce n est Dieu lui-môme, ne peut le délier, à être le gardien, le prûtre du Graal, à accomplir les rites solennels du culte, à montrer aux chevaliers la sainte relique dont. la vue leur donne des forces surnaturelles, leur confère l'immortalité et les remplit d'une félicité infinie. Or cette vue est pour Amfortas le pire des supplices : elle rouvre sa blessure, elle fait couler son sang corrompu, elle ravive avec une intensité terrible la conscience de l'état de péché où il se trouve. Et de môme que Kundy souhaite un sommeil sans réveil, Amfortas souhaite la mort : il supplie Dieu de le décharger du fardeau de la royauté, de lui accorder le pardon et la paix éternelle (1). Le désir engendre ainsi chez Amfortas et chez Kundry tout comme chez Tristan et Iseut l'aspiration douloureuse vers le liéant.
Un espoir, toutefois, reste à Amfortas. Un jour que, prosterné devant la sainte relique, il implorait, en une fervente prière, un signe de pardon, il a vu le Graal s'éclairer d'une mystique lueur, et sur la coupe de cristal est apparue soudain en lettres de feu une inscription annonçant la venue
(1) Kundry s'écrie : « Oh, cwiger Schlaf, einziges Heiit wie, — wiê dt gewinnen? « {Ges, Schr. Xt 348); de même Amfortas : « Allerbarm<. achi Erbarmen! Nimm unir mein Erbc, schliesze die Wwide, datz heù ioh sierOt, rein Dir geâunde ! » {id. 342).