‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 131 sur 192 · LA RÉVÉLATION DE LA PITIÉ · texte numérisé non relu

LA RÉVÉLATION DE LA PITIÉ

flèche un .beau cygne blanc qui volait au-dessus du lac. Arrêté aussitôt par les pages d'Amfortas que, ce meurtre sacrilège remplit d'indignation, il est conduit devant Técuyer du roi, Gurnemanz. Voyant que le Simple n'a nullement conscience de la mauvaise action qu'il vient de commettre, le vieil écuyer relève l'oiseau blessé ; il montre à Parsifal les taches de sang qui souillent le plumage de neige du cygne expirant, il lui fait voir son regard voilé par l'approche de la mort. Eit soudain Parsifal, en présence de sa victime, a l'intuition de la douleur qu'il vient d'infliger sans le savoir à une créature de Dieu comme lui : sans mot dire, obéissant à une brusque impulsion, il brise son arc et ses flèches et les jette au loin. Pour la première fois le Simple a eonnu la compassion. Après la pitié pour les animaux, Parsifal va connaître la pitié pour les douleurs humaines. Gurnemanz, pressentant que ce jeune homme étrange qui a trouvé le chemin de Monsalvat pourrait bien être le Rédempteur promis par Dieu à Amfortas, entraîne Parafai vers le temple du Graal. Là, dans une vaste salle byzantine à colonnades circulaires, il aperçoit Amfortas étendu sur son lit de douleur; il entend les plaintes déchirantes du roi pécheur torturé par son inguérissable blessure ; il entend la voix du vieux Titurel qui commande à son fils d'accomplir son saint office et de découvrir le Graal ; puis il voit les chevaliers prosternés avec recueillement dans le temple où l'obscurité augmente ; il voit le Graal, d'abord illuminé d'un rayon éblouissant qui tombé d'en haut sur la sainte coupe, s'empourprer d'une lueur de sang qui brille d'un éclat surnaturel ; il voit Amfortas qui dans une sainte extase élève le calice et le balance lentement dans toutes les directions, tandis qu'un chœur invisible chante du haut de la coupole ce cantique mystique : « Prenez mon sang,

au nom de notre amour ! Prenez mon corps, afin que vous ' vôtls souveniez de moi » ; il assiste enfin aux saintes agapes des Chevaliers attablés devant le pain et le vin que leur distribue la vertu miraculeuse du Graal. Perdu dans une sorte d'extase religieuse, il reçoit de ce spectacle une impression ineffaçable, mais sa vlàion ne devient pas une intuition : la souffrance d'Amfortas reste pour lui un mystère. Comment, en effet, la comprendrait-il, puisqu'il n'a pas encore eu la révélation du mal; comment pourrait-il réellement partager la souffrance du roi pécheur puisqu'il, ignore encore le pouvoir terrible du désir et les blessures envenimées qu'il fait à l'âme ; comment, surtout, le Simple qui ne sait rien de l'universelle tragédie entendrâit-il, mêlée aux pleurs d'Amfortas, la plainte touchante du Sauveur dont le culte parmi les hommes est souillé paf Une profanation impie, — la plainte du Crucifié dont les saintes reliques se trouvent en des mains indignes, la Lance au pouvoir du magicien Klingsor, la Coupé sous la garde du pécheur Àmfortas ? Tout ce que Parsifal a* vu ou entendu lui apparaît comme un .rêve inquiétant et douloureux dont il né percevra le sens que lorsqu'il aura subi lui-même l'épreuve du désir. Chassé dé MoUSalvat par Gurnemani qu'irrite sa Simplicité, il reprend sa course é travers le monde : c'est au château de Perdition, c'est dans le royaume du Mal que va le mener son étoile.

Dans le domaine de Klingsor, il rencontre d'abord sut son Chemin les Filles-Fleurs, éphémères créatures dé désir, fragiles enfants du printemps qui 6'épanoUissent un matin' pour se flétrir le soir. Son regard d'arrêté avec plaisir sur leur fraîche beauté ; il respiré avec complaisance lé doux parfum qu'elles exhalent, il se prêté souriant a leurs agaceries enfantines. Mais lé désir n1

fleure môffle pas son âme, et quand leur troupe énjôlet

LA RÉVÉLATION DU PÉCHÉ ffi§

se fait plus pressante, il l'écarté d'un geste impatient. Alors surgit Soudain du milieu d'un Iraissoil fleuri qui s'entrouvre la tentatrice Kundry, richement parée, à demi étendue sur une couche de fleurs* Avec une science profonde du cœur humain, elle commence son œuvre de séduction en rappelant à Parslfal le souvenir de sa mère Herzeleide qu'il a oubliée pour courir le monde et qui est morte de désespoir à la suite de cet abandon. Gagné par l'émotion, accablé de remords et de douleur, Parsifal tombe aux pieds de Kundry ; alors la charmeuse, avec une tendresse insinuante et presque maternelle, enlace doucement le cou du pauvre enfant : elle guérira par ses caresses son Allie endolorie; après avoir connu l'amertume des larmes, il goûtera les douceurs de la consolation ; l'amour à qui il doit le jour, l'amour qui triomphe de la mort et qui donne la science de la vie dissipera ses remords, chaflgera ses peines en joie ; et Kundry se penchant sur Parsifal dépose sur ses lèvres Un long baiser d'amour. — Mais brusquement le héros s'arrache à son étreinte avec un geste de terreur* Le baiser de Kundry lui a donné l'intuition subite et poignante du péché. Lfc voile de l'ignorance qui empêchait le regard du Simple de péné^ Irer le sens des scènes qui se déroulaient sou3 ses yeux à Monsalvat s'est déchiré d'un seul coup ; par une soudaine illumination dô tout son être, il est devenu conscient de la tragédie universelle (WélMiellsichtig). Il sent brûler dans son cœur le feu ardent du désir ; il souffre lui-même de la blessure qu'il a vu saigner au flanc d'Amfortas ; il comprend maintenant ce que lui demandait le Seigneur dans le temple de Monsalvat : « Sauve-moi, lui disait sa voix plaintive, délivre-moi des mains pécheresses qui me détiennent » (i). H voit clairement l'immensité de la faute

(1) «Erlùse, rette mich aus schuldbefleckten Hànden /» (Ges Schr.X,Zo9).

dont il s'est rendu coupable envers Amfortas, envers l'humanité souffrante, envers le Rédempteur lui-môme, par sa folle inconscience. Il sait aussi, à présent, qui est Kundry ; il reconnaît en elle l'éternelle séductrice qui a attiré Amfortas dans ses filets, qui. a failli le prendre, lui aussi, par les mômes artifices au moyen desquels elle avait pris jadis le roi pécheur. Et il la repousse loin de lui avec une indicible horreur. En vain Kundry, changeant de tactiquet essaye d'exciter sa commisération ; elle le supplie d'avoir pitié d'elle, de mettre un terme aux souffrances qu elle endure depuis le jour où elle a raillé le Christ, de lui donner, on l'aimant, ce pardon suprême qu'elle attend depuis si longtemps. Parsifal sait que s'il oubliait, ne fût-ce qu'une heure, sa mission entre les bras de Kundry, ce serait la damnation éternelle pour lui comme pour elle ; il sait qu'à la source empoisonnée d'où découlent tous ses maux, jamais Kundry ne pourra puiser le breuvage qui guérira sa souffrance ; il sait que, victime de l'illusion universellel elle croit voir son salut là où elle ne trouverait que sa perte définitive (1). Il la sauver^ donc malgré elle, en lui résistant jusqu'au bout, en la poussant au désespoir, en excitant môme, par son refus inflexible, l'aveugle fureur de la femme éperdue d'amour. Vainqueur du désir, Parsifal n'a rien à craindre de Klingsor qui accourt aux cris de Kundry et veut le frapper de sa lance. L'arme sainte s'arrête au-dessus de la tête du héros qui la saisit et trace avec la pointe le signe de la croix. Aussitôt la splendeur mensongère du palais de Klingsor s'évanouit, ses jardins enchantés se transforment en une affreuse solitude, les Filles-Fleurs jonchent la terre semblables à des fleurs fanées. L'illusion qui pare de ses

(1) « Oh Weltenwahns Umnachten : in hôchtten Heilet hetizer Suchl nach der Verdammnisz Quell zu schmachten t » (Ges. Sehr. X, 361).

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