SIEGFRIED ET PARS II" AL
du libérateur, du Simple au cœur pur, à qui la compassion enseignerait le mystère de la souffrance universelle :
« durch Milleid wissend der reine Thor, harre sein\ den ich erkor. »
De même que, dans Y Anneau^ Siegfried et Brûnnhilde reparent l'iniquité primordiale commise par Wotan, triomphent des embûches d'Alberich et rétablissent Tordre troublé de l'univers en restituant aux ondines l'Or du Rhin, de même Parsifal reprend à Klingsor la sainte Lance, efface les péchés d'Amfortas et de Kundry, leur rend la paix de l'âme et apparaît ainsi comme le restaurateur de Tordre universel, comme le rédempteur du monde. — Pour bien comprendre en quoi consiste son rôle de libérateur, le meilleur moyen est de procéder par voie de comparaison et de noter les ressemblances et les dissemblances qu'on peut observer entre Siegfried et Parsifal,
Parsifal est, comme l'indique son nom même, d'après 1 etymologie adoptée par Wagner, « le Simple au cœur pur » [der reine Thor). Or par là il ne se distingue nullement de Siegfried. De même que Parsifal a été élevé par sa mère Herzeleide dans la forêt, loin des bruits du monde, de même Siegfried a poussé comme un libre enfant de la nature dans la solitude qui entoure la retraite de son père adoptif Mime. Les deux héros nç savent rien de la vie et des hommes ; ils ignorent l'un et l'autre le nom de leur père et même leur propre nom ; ils ont l'un et l'autre le coeur absolument vierge de tout désir mauvais. Comme Siegfried, Parsifal est un impulsif qui vit tout entier dan^ * > moment présent, insoucieux du passé et de l'avenir ; arsqu'il voit passer des chevaliers dans la forêt déserte ù l'a élevé sa mère, il ne songe plus qu'à les rejoindre et
4&4 PAIISIFAL
s'absorbe si bien dans dette poursuite qu'il oublie complètement la pauvre Herzelelde ; lorsque, sur le territoire du Graal, il voit s'envoler un cygne, il le frappe d'une flèche, parce qu'il « atteint au vol tout ce qui vole » ; quand, un instant après, Kundry lui annonce la mort de sa mère, il s'abandonne avec la même naïveté à son premier mouvement qui est de sauter à la gorge de la messagère de malheur. Gomme Siegfried aussi, Parsifal est doué d'utte force surnaturelle et d'un courage intrépide. Dans se* courses érrattteà à travers la forêt, il se défend avee soti ârc contre les bêtes fauves et les hommes, il est la térfeur des « méchant* », des « brigands et des géants * (i)« Lorsqu'il monte à l'assaut du château de Klingsof ,il est sans filmes : il terrasse le premier chevalier qui se présente à lui, lui prend son épée et avec cette seule arme met eti déroute tous les héros du château de Perdition (2). Pendant ses pérégrinations A la recherche du Graal, il affronte « d'innombrables périls, des combats et des luttes » au cours desquels il est maintes fois blessé, car il ne veut pas faire usage de là Sainte Lance qu'il a conquise sur Klingsor, avant d'avoir été sacré roi du Graal (3). Parsifal n'est donc rien moins qu'un ascète- Sa vie physique est au contraire d'une singulière intensité. Bien plus : l'amour même ne paraît pas lui être interdit par la loi du Graal : de même que Tîturéljâ un fils, Àtnfôrtas de même Parsifal est, d'après la légende admise par Wagner, père de Lohengrin ; il est donc certain que, dans l'idée de Wagner, l'existence du « saint * telle que la pratique Parsifal ne comporte pas du tout le renoncement. absolu aux joies naturelles et innocentes de la vie, mais seulement l'abdication de tout désir impur. La différence entre •
[!) G**. Schr. X, 337.
2) Ces. Sehr. Â\ 349.
h) Gè*. Schr. X, 367.
l'intuition est la faculté maîtresse de parsifal 456
Siegfried et Parsifal ne consiste donc pas en ce que l'un s'unit selon la loi d'amour à Brunnhilde* tandis que l'autre reste inaccessible au désir. Parsifal pont connaître l'amour; il est môme destiné à le connaître un jour ; et d'autre part l'amour de Siegfried et de Brunnhilde n'est pas* dans les idées de Wagner, inspiré par le désir égoïste ; c'est au contraire un acte essentiellement désintéressé et, par suite, dans une certaine mesure au moins, a innocent »< Siegfried a aimé à peu près comme pourrait aimer Pars'fal. Souvenons-nous d'ailleurs que, d'après la théorie de Wagner, l'homme atteint au renoncement non pas en affaiblissant sa volonté mais en l'exaltant ; et nous ne nous étonnerons pas que Wagner ait donné à Parsifal des instincts naturels aussi puissants, aussi pleinement développés qu'ils le sont chez Siegfried.
La différence la plus importante qu'on puisse noter entre les deux héros, c'est que Parsifal possède à un plus haut point que Siegfried le don de l'intuition. Sans doute nous avons vu que Siegfried n'est pas seulement un superbe animal humain, mais qu'il est aussi doué d'une pro-> fonde sagesse intuitive (i). Parsifal, toutefois, lui est, à ce dernier point de vue, incontestablement supérieur : il s'élève à cette parfaite conscience de la loi suprême du monde où seule Brunnhilde parvient au dénouement du Crépuscule des dieux. Or ce trait caractéristique de la nature de Parsifal a sur la structure même du drame une influence décisive et le différencie nettement de Y Anneau. Les hauts faits de Siegfried sont des actes par lesquels il manifeste son éclatante valeur ; il forge son épée, il tue le dragon, il conquiert Brunnhilde, etc., — et Wagner nous -^présente sur la scène ces actions merveilleuses dans les
;i) Voir plus haut, p. 289.
deux dernières journées de la tétralogie. Or nous avons vu que, d'après la théorie delà régénération, aucune action •si héroïque et si sublime soit-elle, ne peut améliorer d'une manière effective la condition de l'humanité, mais que seule la conscience de l'universelle souffrance peut amener le salut de l'humanité. Les hauts faits les plus méritoires de Parsifal sont donc non pas ses actes mais les intuitions successives par lesquelles il s'élève de degré en degré jusqu'à la suprême sagesse. Et ce sont a>ussi ces intuitions que Wagner cherche à nous faire comprendre. Parsifal n'agit donc presque pas dans le drame ; ses actions proprement dites et visibles ne nous sont pas montrées sur la scène, elles nous sont simplement rapportées en quelques mots. Aussi bien n'ont-elles qu'une importance secondaire. Ge n'est pas parce qu'il a pourfendu des géants et des méchants ni parce qu'il a défait les chevaliers de Klingsor, ni parc e qu'il a erré à travers mille dangers à la poursuite du Graal, mais bien parce qu'il est devenu « conscient par la pitié » (durch Mitleid wissend), qu'il a délivré Amfortas et Kundry de la malédiction qui pesait sur eux. Ses actions importent peu : elles n'offrent d'intérêt Que comme manifestations de ses intuitions. Ce que Wagner essayera de nous faire connaître, ce sont ces visions intérieures, ces révélations soudaines qui illuminent peu à peu l'âme de Parsifal et font du « Simple au cœur pur » le rédempteur de l'humanité souffrante. — Suivons-le dans les étapes successives qui le mènent à la sainteté.
Le premier pas que fait Parsifal sur la voie qui le conduira à la suprême sagesse, c'est de comprendre que l'homme doit la pitié à ses frères inférieurs les animaux* En pénétrant dans la paisible forêt du Graal où les animaux sont les amis et les familiers de l'homme, il a, sans motif aucun, par pur caprice de chasseur, percé d'une