CHAPITRE V
Après avoir cherché à décrire aussi objectivement que posai ble quelle a été l'œuvre de Richard Wagner comme poète dramatique et comme penseur, nous voudrions essayer, comme conclusion de notre travail, de tirer de la somme de nos observations particulières un jugement cFensemble sur la valeur de cette œuvre. Nous ne nous
dissimulons pas tout ce qu'un jugement sur un artiste mort il y a peu d'années encore et qui, de son vivant, a suscité des admirations et des haines également intransigeantes a forcément d'incertain et de provisoire. Nous tâcherons, du moins, de procéder, dans cette partie aussi de notre étude, aussi objectivement que possible. Nous prendrons d'abord comme un fait la divergence de jugements qui existe incontestablement à propos de Wagner; et nous chercherons à décrire ce fait aussi exactement que possible, à donner un aperçu sommaire des principales opinions qui ont cours sur Wagner, à exposer dans ses grandes lignes ce qu'on pourrait appeler la « légende » (1) de
(i) Pour éviter toute«confusion, je préviens le lecteur que le mot légende est employé ici dans une acception légèrement différente de son sens ordinaire. Quand je parle de la « légende » favorable ou hostile à Wagner je n'oppose nullement l.i légende à la vérité ou à l'histoire, mais je désigne par ce mot l'image mentale de Wagner (exacte ou non, peu importe) qui flotté dans l'imagination de telle ou telle fraction du public. Tout ouvrage sur Wagner est donc nécessairement une contribution à la « légende » de
"Wagner.
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Wagner; après quoi nous essayerons de démêler ce que les diverses légendes en cours peuvent présenter de vérité « objective » ou, ce qui revient au même, de chances de durée.
La légende de Wagner présente deux variantes principales nettement distinctes, dont Tune a été propagée par les amis du maître de Bayreuth et l'autre par ses adversaires* Aujourd'hui encore, bien que l'intransigeance des opinions sur Wagner ait beaucoup diminué, il est en général facile de discerner du premier coup d'œil à laquelle de ces deux légendes se rattache un critique. Pour cette même raison aussi, il est assez aisé de résumer d'une manière schématique en quelque sorte les principales données de l'une et l'autre légende.
Commençons par nous occuper de la légende favorable à Wagner telle qu'elle s'est constituée, avec des variantes individuelles plus ou moins importantes mais sur des données générales à peu près invariables, dans les écrits de ses admirateurs, dans des ouvrages comme ceux de Chamberlain ou Glasenapp en Allemagne, de MM. Schuré, Jullien, Ernst, Kufferath, Hébert, Suarès etbien d'autres en France. Les éléments principaux de cette légende nous paraissent présentés avec beaucoup de force et un rare bonheur d'expression dans la célèbre brochure de Nietzsche,/?. Wagner à Bayreulh (1876), l'une des œuvres les plus importantes de tyute la littérature wagnérienne et celle à coup sûr où se trouve le plus beau et le plus puissant portrait d'ensemble du maître (1). Elle nous sera d'un grand secoure pour fixer et formuler les données générales de notre légende.
(I) Wiiçijer télôurapliiiiit à Nietzsche au reçu de soo livre : * Ikr Bhi ' uw/i'/ieurr! — Wo haben Sie nur die Erfahrung vonmir her? » — 1 sa récente bio-r.iphie de Wagner (18961, M. Chamberlain insiste aussi l'import'inec e\couU«uurIle de la. hmohure de Nïpfzsche (p. 14.5.).