L'INSTINCT DE PUISSANCE CHEZ WAGNER
Si Ton considère tout d'abord en Wagner les caractères tout à fait généraux qui constituent sa personnalité, on peut, d'après la légende créée par les admirateurs du maître de Bayreuth, distinguer en lui deux tendances dominantes que nous appellerons 1' « instinct de puissance » et T « instinct religieux », et qui atteignent ohez lui un développement très remarquable.
Wagner apparaît tout d'abord comme une sorte de force naturelle, tout instinctive et élémentaire, d'une extraordinaire énergie et d'une merveilleuse activité : doué d'une indomptable vitalité, il a le tempérament robuste et combatif d'un créateur, d'un dominateur. Avec une incroyable intensité de volonté il s'est efforcé, durant toute sa vie et malgré les circonstances les plus défavorables, de manifester au dehors sa puissance par des œuvres grandioses et aussi d'imposer ces œuvres au respect et à l'admiration des hommes. On le comparerait volontiers à an torrent dont la masse imposante s'écoule avec une irrésistible impétuosité, tantôt majestueuse et souveraine quand rien ne contrarie son cours, tantôt violente et formidable, avec des remous terribles et de sourds grondements quand elle rencontre des obstacles qu'il lui faut tourner ou abattre. Et ce torrent produit une impression de puissance d'autant plus grande qu'il roule ses eaux dans un lit relativement étroit. D'autres génies de même envergure que Wagner n'ont pas, comme lui, concentré toutes leurs énergies vers un but unique. L'existence d'un Gœthe, par exemple, avec sa curiosité universelle qu'il a promenée à travers presque tous les domaines du savoir humain, présente assurément un spectacle aussi grandiose que celle de Wagner, mais "~ ?l dissemblable : on peut la comparer à "un large fleuve i s'étale majestueusement en une nappe immense, qui tilise sur Bon passage une vaste étendue de plaine, mais
laisse aussi, chemin faisant, une partie de ses eaux s'écouler dans le sable. Wagner, plus ménager de ses forces, les ramasse en un faisceau unique pour les employer toutes à une seule fin. Rien de plus frappant que la grandiose unité de son existence : il a consacré tout ce qu'il y avait en lui de forces vives à créer un petit nombre de drames musicaux et à les faire vivre sur la scène conformément à ses intentions. Et- c'est pourquoi aussi, dans l'accomplissement de cette tâche nettement limitée, il donne l'impression d'une force écrasante, fatale, presque inquiétante comme celle d'un torrent qui se précipite avec un irrésistible élan à travers une vallée resserrée. Et cet instinct de puissance qui le poussait à affronter sans cesse de nouvelles luttes pour réaliser ses conceptions, pour faire triompher ses idées, Wagner Ta également incarné dans une série de personnages de son théâtre. DansTannhâuser avide de goûter toutes les voluptés humaines, surtout dans Siegfried, le libre enfant de la nature, heureux de vivre, de jouir de sa force, inaccessible à la crainte, indifférent à la mort, enfin *ans le simple Parsifal qui est poussé lui aussi par un irrésistible instinct vers la vie héroïque et devient la terreur des monstres malfaisants et des hommes méchants, Wagner nous a représenté des forces naturelles presque inconscientes, se développant spontanément sous l'action d'une nécessité immanente et semblable à celle dont il sentait en lui l'obscure et formidable poussée.
A côté de cet instinct de puissance, nous trouvons chez Wagner une autre tendance toute différente, presque opposée môme à première vue au moins, et qu'on peut désigner sous le nom d'instinct « religieux ». Nous ave*" vu cet instinct se manifester chez lui à toutes les époqi de sa vie, sous la forme d'une aspiration constante v