CARACTERE POPULAIRE DE L OEUVRE DE WAGNER
dramatiques.; comme les grands tragiques de la Grèce antique, il s'est emparé des légendes nées parmi les hommes de sa race ou adoptées d'ancienne date par eux ; il en a retrouvé le sens primitif obscurci par une longue tradition, il les a présentées dans leur vérité éternellement humaine, dégagées de tout alliage conventionnel, à la foule de ses contemporains. Et ce qui Ta mis à même d'accomplir heureusement cette tâche, c'est qu'il n'était pas, comme presque tous les artistes modernes, un spécialiste possédant à un degré exceptionnel tel ou tel talent particulier, mais un génie à peu près universel dont on a peine à définir la faculté maîtresse. Nietzsche propose de reconnaître en lui un acteur d'un génie prodigieux qui, désespérant de se satisfaire par les moyens ordinaires, aurait appelé à son aide tous les arts et les aurait tous mis en œuvre pour organiser, grâce à leur concours une représentation scénique exceptionnelle où il aurait pu révéler pleinement ses intentions et son génie au public. Mais Nietzsche ajoute qu'on pourrait tout aussi bien voir en Wagner un musicien génial qui, dans un effort désespéré pour communiquer sa pensée aussi aux profanes de la musique, aurait fini par franchir les limites de son art^particulier et fait irruption dans le domaine des autres arts. Somme toute le génie de Wagner est trop étendu, trop complet pour que nous puissions le faire rentrer dans les cadres de nos classifications habituelles. « Le génie dramaturgique, écrivait Nietzsche, arrivé à son entier développement, à sa pleine maturité, est un tout achevé, sans imperfection, sans lacune; il est l'artiste vraiment libre qui ne peut pas faire autrement que de penser simultanément dans toutes les branches particulières de l'art ; il est le médiateur qui réconcilie les deux mondes en apparence opposés de la poésie et de la musique; il restaure
l'unité, L'intégralité de notre faculté artistique, unité qui ne peut être devinée par l'intelligence ni déduite par le raisonnement, mais veut être montrée par des actes. » (1) L'œuvre de Wagner, le drame musical, n'est donc pas seulement une œuvre d'art entre beaucoup d'autres : elle a une portée tout à fait exceptionnelle, incomparablement supérieure à celle des ouvrages de tous les spécialistes qui exhibent leurs talents devant le public moderne. Le drame musical c'est l'œuvre d'art complète, supérieure, qui seule peut satisfaire pleinement les aspirations esthétiques de l'humanité. Bien plus : le drame musical outre sa haute valeur artistique a une importance sociale de premier ordre. Tout se tient, en effet, dans l'histoire de la civilisation, et il n'est pas possible de réformer sérieusement et sincèrement l'art du théâtre sans provoquer en même temps des innovations capitales en matière de morale, d'éducation, de politique. La collaboration fraternelle do tous les arts à une même œuvre, le concours enthousiaste et désintéressé d'une année d'artistes et d'un public immense de spectacteurs à une même entreprise est une pure impossibilité sans un puissant élan d'amour, de .fraternité, de foi religieuse. La régénération artistique de la société moderne ne peut marcher que parallèlement à sa régénération morale et religieuse. Et c'est pourquoi la réalisation de la pensée de Bayreuth est une victoire nom seulement pour l'art mais pour la civilisation européenne. Nous ne pouvons pas encore apprécier, actuellement, toute son importance. Ses effets commencent seulement à se manifester dans notre vie artistique et morale (2). Ce
(1) Nietzsche, Werke, T, 5'i0 s.
(2* Les progrès de l'influence exercée par Waffner sur l'art contemporai sont résumés d'une manière sommaire dans nu intéressant article publié pà M. Welti d; 118 Cosmo/iolt.*, juin iK'Jii, p. 886 M.
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sera la tâche des générations futures de continuer l'œuvre, si génialement commencée par Richard Wagner, dans 1 esprit de son fondateur, et de la mener à bonne fin. Si elle se montrent à la hauteur de cette mission, si la grande ceuvre de la régénération universelle suit son cours, les représentations de Bayreuth auront été l'aurore rayonnante et glorieuse d'une ère nouvelle -pour l'humanité.
Passons maintenant à l'examen de la « légende » créée et mise en circulation par les ennemis de Wagner de toute nuance et de toute catégorie. Nous trouvons cette légende sous sa forme la plus radicale et la plus paradoxale mais aussi la plus caractéristique dans les pamphlets fameux que Nietzsche, devenu hostile à Wagner, écrivit contre son ancjen ami dans la d&rnière année de sa vie consciente, le Cas Wagner pi Nietzsche contre Wagner, ou encore dans le curieux volume de M. Nordau, Dégénérescence (1).
Les ennemis de Wagner contestent tout d'abord qu'il soit, comme le veulent ses fidèles, une sorte de force naturelle d'une puissance incomparable. Le maître de Bayreuth ne serait, à les en croire, qu'un dégénéré atteint Je la folie des grandeurs et qui ne donne l'illusion de la
(i) Le témoignage de Nietzsche nous parait tout particuiièremeut impôtbut parce qu'il est un exemple à peu près unique d'un wagnérien passionné et dont personne ne peut contester la compétence, qui est devenu par la suite non moins passionnément autiwagnérien ; il se trouve ainsi avoir dit — et je crois avec une égale sincérité -» tout le bien et tout le mal qu'on peut dire de Wagner. Sur les causes qui ont amené la brouille de Nietzsche et de Wagner, voir H. lichtenberger, la Philosophie de Nietzsche, Paris, 1901, p. 70ss.— Le jugement de M. Nordau qui critique Wagner en se plaçant au point de vue du positivisme scientifique et utilitaire me parait être très « représentatif » eu ce sens qu'il exprime sous une forme pnradoxale et violente uue opinioD sur Wagner qui existe, à l'état plus ou moins atténué, chez un très grand nombre de personnes. — Nietzsche et Nordau n'ont d ailleurs guère fait autre chose que de ramasser et de systématiser avec beaucoup de force et de verve les jugements mis depuis longtemps eu ulation par des critiques hostiles a WÏigner comme Hanslick ou Lindau Mlemagne, Fétis eu Belgique, Scudo en Frauce,elc. On trouvera un grand ibre de Jugement typiques sur Wagner dans le volume de M. Servières, Wagner jugé an Fiance»
force qu'à ceux qui se laissent abuser par ses mensonges. Analysant son œuvre poétique et théorique, M. Nordau y découvre une foule de symptômes morbides — mégalomanie, délire de la persécution, graphomanie, émotivité désordonnée allant jusqu'à l'érotomanie — qui démontrent selon lui jusqu'à l'entière évidence que Wagner est un malade, un dégénéré. L'instinct religieux que tout le monde s'accorde à reconnaître chez l'auteur de Parsifal aurait, lui aussi, quelque chose de morbide au dire de M, Nordau : ce serait tout ♦simplement ce mysticisme maladif qui chez nombre d'hystériques marche de pair avec l'érotisme et a son principe dans \à. faiblesse d'une volonté débilitée, devenue incapable de réprimer par l'attention le jeu capricieux et désordonné de l'association d'idées. De même le pessimisme wagnérien sous ses diverses formes ne serait qu'un symptôme pathologique. Les doctrines, anarchistes de Wagner, ses vues pessimistes sur la société moderne, son mécontentement profond et dévorant de l'état de choses existant trahissent un état d'esprit commun au dégénéré, au criminel-né et" au réformateur illuminé, au martyr du progrès humain ; mais tandis que le réformateur s'indigne contre des maux réels et forme pour y remédier des projets raisonnables, bien, liés et logiques, le dégénéré se révolte ou contre les institutions essentielles de la société ou au contraire contre des faits sociaux sans importance aucune; sa colère s'attaque à des futilités puériles ou se déchaîne en l'air : or, c'est là tout juste le cas de Wagner qui s'insurge avec la même fureur contre le règne de la Loi ou de l'Or et contre le règne de l'opéra ou du ballet, et qui au lieu de propositions pré-* cises conçues en vue de mettre fin à des abus bien déternc nés, n'apporte qu'un projet ridiculement chimérique de n génération universelle. Sa conception pessimiste del'amoi