ANALYSE DU GÉNIE DE WAGNER
ment un comédien, un cabotin que son amour frénétique de la représentation, de l'effet théâtral a poussé vers la musique. Absolument ignorant des lois essentielles de la musique pure, incapable d'atteindre au « style » musical proprement dit, il a rabaissé la musique au rang de servante du drame : il en a fait une sorte de rhétorique théâtrale, un moyen pour renforcer l'expression , pour souligner le geste, pour interpréter un tableau pittoresque. Il a su démêler avec une merveilleuse sagacité tout le parti qu'on peut tirer de la musique réduite à ses éléments purement sensibles, de la musique qui n'est plus que son, mouvement, coloris instrumental. Donc ne cherchez pas chez lui la belle mélodie, le développement suivi et logique d'une idée musicale. Sa musique, c'est un chaos, un « infini sans mélodie » (1): si l'on se place pour la juger au point de vue purement musical, c'est tout simplement « une mauvaise musique, la plus mauvaise peut-être qui ait jamais été composée. Quand un musicien ne sait plus compter jusqu'à trois, il devient dramatique, il devient wagnêrien » (a). En revanche il s'entend à merveille à faire rêver, à produire chez ses auditeurs des suggestions d'autant plus intenses qu'elles sont plus confuses : c'est un puissant hypnoliseur qui excelle dans l'art de mettre en branle \es nerfs fatigués et malades, de stimuler les tempéra-
testablement on musicien éminemment doué • et a composé, surtout dans les premiers temps, « de très beaui morceaux dont bon nombre doiveut être regardés comme des perles de littérature musicale ». (Dégénérescence, I, 350). D'autres critiques vont si loin dans leur admiration pour Wagner musicien, qu'on ne peut plus les ranger, en réalité, parmi les antiwagnérieos. Ainsi, M. Ernc*t Newmann (A sludy of Wagner % Londoo 18§9), s'efforce de montrer que Wagner est un penseur médiocre ot un théoricien très contestable (il s'inscrit donc en fam contre la lé.L'cndo favorable à Wagner), mais q*ie sa musique ne répond pis à po? MnVri.'S et qu'on doit le considérer comme le plus grand des musiciens co ituni.i «rains.
\ Werke, t. V///, p. 20.
Werke, t. VIII, p. 27.
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ments les plus épuisés, de galvaniser môme lés m„dbonda, comme aussi de subjuguer par l'émotion brutale les tempe* raments les plus robustes. Il a perverti la musique, il l'a rendue maladive, il Ta réduite à n'être plus qu'un art sans sincérité, sans vérité, sans style, un art de cabotin, qui vise uniquement à produire, par tous les moyens, le plus violent effet possible sur les foules.
En résumé Wagner est, d'après la légende antiwagnérienne, non pas un génie primitif, spontané, d'une puissance élémentaire, d'une fécondité débordante, mais un décadent ultra-raffiné, un de ces tard venus qui, au soir des époques de haute culture, savent user avec Un art merveilleux de toutes les ressources accumulées par les âges précédents et produisent des œuvres rares et curieuses, savantes et complexes, au coloris splendide et chatoyant comme celui d'un paysage d'automne ou d'un coucher dô soleil, mais des œuvres plutôt extraordinaires que vraiment belles, des œuvres à qui manque la vraie noblesse, la perfection ingénue, triomphante et sûre d'elle-même. Le drame wagnérien représente, selon Nietzsche, le style « flamboyant » en musique; il est l'expression artistique adéquate de notre époque de décadence (1). Les œuvres les plus réussies de Wagner, comme l'ouverture des Maîtres Chanteurs dont Nietzsche analyse en détail la beauté spécifique, sont d'un art magnifique, surchargé, pesant, tout à la fois monumental, puissant et aussi savant, raffiné^ d'un art qui, pour ôtre pleinement compris, suppose vivants deux cents ans de musique, mais d'un art septentrional, germanique, à qui manque la lumineuse clarté, l'harmonieuse beauté des peuples du Sud. « C'est, dit-il, quelque chose d'allc-
(I) Nietzsche Werhe, III, 76 s. et XI, 86, cf. H. Liclitenbergei
de Nietzsche, p. 75, Paria, F. AIran.