INCERTITUDE DBS JUGEMENTS SUR WAGNER
tiellemeni française. L'antagonisme artistique entre l'esprit « latin » et l'esprit « germanique » n'est pas mort, et de môme que Wagner a longtemps été combattu en Francç comme en Allemagne au nom des principes de l'art classique, de même aussi les jugements qu'on portera sur lui seront, selon toute vraisemblance, influencés, pendant longtemps encore, par les partis pria subjectifs des critiques pour ou contre Part germanique en général.
Il est donc difficile, pour l'instant, de formuler sur l'œuvre de Wagner un jugement définitif, et cela parce que ce jugement dépend, partiellement au moins, de la solution donnée à quelques-uns des grands problèmes qui divisent et sans doute diviseront longtemps encore l'humanité pensante. Selon la place qu'on accordera dans l'échelle des valeurs à la foi religieuse, à l'art, à la raison, à la science positive, on inclinera à voir dans le maître de Bayreuth un esprit réactionnaire ou un prophète inspiré, un décadent ou un réformateur. Selon qu'on penchera vers une conception aristocratique ou démocratique de l'art, on verra dans le drame musical une erreur artistique ou au contraire la plus haute forme possible de l'art. Selon qu'on accordera la préférence à l'idéal artistique « latin » ou à l'idéal germanique, on appréciera plus sévèrement ou plus favorablement le symbolisme philosophique du drame M'agnérien, sa forme musicale complexe et savante, la prédominance qu'il accorde à l'élément émotionnel sur l'élément intellectuel, à la rêverie sur l'action proprement dite. — On peut donc prédire, sans crainte d'être démenti far l'événement que le jugement de la critique — surtout de la critique « impressionniste » — sur Wagner sera, pendant longtemps encore, soumis à des fluctuations plus ou moins importantes. Vivement contesté il y a peu d'années encore, agner triomphe aujourd'hui presque partout ; en France
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surtout il est le musicien « à la mode », et le pèlerinage à Bayreuth est devenu une sorte d'obligation mondaine pour ceux qui se piquent d'être « dans le mouvement »; mais il n'est pas bien sûr que cotte faveurlui soit acquise d'une façon absolument définitive : certains symptômes feraient plutôt croire qu'on peut s'attendre, dans un avenir peut-être prochain, à une réaction plus ou moins accentuée contre Wagner et surtout contre l'œuvre de Bayreuth (1). — D'une manière générale cependant l'amplitude de ces fluctuations tend à diminuer. Et si Ton discute toujours sur la valeur absolue de l'œuvre de Wagner, l'accord tend manifestement à se faire, sur son importance historique, parmi les philologues ou littérateurs, qui étudient scientifiquement l'évolution de la civilisation et de l'art moderne (2). C'est là un fait très significatif, à mon sens, et qui a, pour qui cherche à se former un jugement « objectif » sur Wagner, une bien autre portée que les variations plus ou moins arbitraires de l'opinion instinctive du public et que les caprices de la mode. Or cette importance historique de Wagner apparaît, de plus en plus distinctement, comme tout à fait exceptionnelle. Dès aujourd'hui on peut, je crois, affirmer sans crainte d'erreur, qu'il occupe l'une des premières places — la première môme, probablement — dans l'histoire de l'art allemand contemporain, et sans doute aussi de l'art européen. Quel que soit en effet le jugement
(1) Cet lignes ont été écrites en 1898.— On sait combien s'est, depuis lors, développé parmi le public musical, en France, îo sentiment qu'il est nécessaire aujourd'hui de s'émanciper de Wagner et de juger sans indulgence la créateur du drame musical. Cette tendauce à la réaction coutrt? l'influence wagnérienue apparaît précisément parmi les musiciens les plus « atancég », parmi les disciples de César Franck ou les admirateurs intransigeants de Debussy, Sur les dispositions actuelles du publie français à légard de Wagner, voir notamment le petit volume de Romain Roi1 Pans als Afusiktfadt, Berlin, 1906, p. 4 ss»
.(2) Citons p. ex. les noms de W. Golther, de M. Koch, de Fr. Munc1-