‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 142 sur 192 · LE DRAME WAGNER IEN ET LE8 ARISTOCRATES DE L'ART · texte numérisé non relu

LE DRAME WAGNER IEN ET LE8 ARISTOCRATES DE L'ART

sacrifier quoi que ce soit de ses idées aux nécessités pratiques cTun succès vraiment populaire. Or, dans ce public qui, jusqu'à présent, a toujours défendu avec chaleur la cause de Wagner, des doutes commencent à se . faire entendre, çà et là, sur la valeur absolue du drame musical comme œuvre d'art. De même que, parmi les littérateurs, on agite à tout instant dans les journaux et les revues la question de savoir si le théâtre ne serait pas une forme d'art inférieure, de même on se demande, parmi les musiciens, si le drame musical ne serait pas une forme artistique moins élevée, moins iidble que la symphonie. Déjà au temps de sa plus grande ferveur wagnérienne, Nietzsche notait que Wagner lui paraissait être une nature « moins pure » que Bach ou Beethoven ; plus tard il est allé infiniment plus loin dans oette voie et n a plus vu dans le maître de Bayreuth qu'un charlatan de génie. L'opinion générale ne l'a certes pas suivi jusqu'au bout dans cette évolution; mais la foi dans la supériorité absolue de l'œuvre d'art de l'avenir est ébranlée parmi les « aristocrates » de l'art. Je sais bien des admirateurs sincères de l'art wagnérien qui s'irritent des défaillances d'exéeution inévitables qu'il est aisé de relever dans toutes les représentations des œuvres de Wagner sans en excepter celles de Bayreuth, qui, à Bayreuth même, fermeraient volontiers les yeux pour échapper à la vision matérielle parfois insuffisante qui s'impose d'une manière obsédante à leur vue et les empêche de suivre en toute liberté le rêve intérieur évoqué par le poème et par la musique (i),

(1) Wagner ne semble pas avoir désapprouvé ceux de ses auditeurs oui prenaient plaisir à écouter la musique de set drames indépendamment des t de scène. Ses amis intimes racontent, eu effet, que souvent il s'approit d'eux pendant les représentations de Bayreuth, et leur couvrait les yeux ses maius pour qu'ils s'abandonnassent tout entier à la pure musique sang uercher uu reflet de l'action.

temple grec, un art plutôt passionné que rêveur, an art qui reflète non les brumes du Nord mais la lumière éblouissante du Midi, « une musique supra-allemande dont les sonorités ne perdront pas leur éclat, ne pâliront pas, ne se flétriront pas, comme il arrive à toute musique allemande, devant le spectacle de la mer voluptueuse et bleue, sous les clartés du ciel méditerranéen ». Carmen, de Bizet, lui apparaît comme une ébauche de cet art idéal qu'il rêve plus limpide, plus gracieux, plus léger, plus noble de lignes que l'art allemand. Ce que Nietzsche demande, en somme, c'est l'avènement d'une forme d'art nouvelle, qui n'existe pas encore — car l'œuvre de Bizct n'est pour lui qu'un pressentiment de cet art nouveau — et qui soit l'expression adéquate du génie a latin » comme l'œuvre de Wagner est l'expression du génie allemand. Or, ce souhait formulé par Nietzsche est partagé par un très grand nombre d'artistes et de critiques, surtout en France comme de juste. L'hostilité marquée par Saint- Saëns, par exemple, à l'art wagnérien a pour point de départ la crainte de voir les compositeurs français se laisser entraîner trop loin dans l'imitation des procédés de Wagner. Parmi les critiques littéraires, de même, s'est dessiné, surtout ces derniers temps, un mouvement de réaction assez accentué contre l'art exotique, contre Tolstoï ou Ibsen, Hauptmann ou Sudermann (1). Et je ne serais pas éloigné, non plus, de croire, que ce sentiment d'opposilion provoqué de divers côtés par l'invasion des littératures étrangères en France a été un facteur peut-être assez important du succès prodigieux remporté ces derniers temps par telle « pièce à panache » d'inspiration essen-

(1) Voir en particulier un important article de M. Lenaltre dans la Re des Deux-Mondes du 15 déc. 1894, p. 847 as.

Page 1