‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 21 sur 192 · COMPOSITION DE MENE · texte numérisé non relu

COMPOSITION DE MENE

être joué, tout comme vingt ans plus lard il devait entreprendre sa grande tragédie sur la légende des Nibelungen, bien qu'il fût convaincu d'avance qu'aucune des scènes lyriques de l'Europe n'était en état de représenter l'œuvre gigantesque qu'il concevait. Au printemps de i838, il s'était établi dans une petite maison modeste et tranquille, située dans un faubourg de Riga, presque à la campagne ; c'est là qu'il écrivit le scénario détaillé de son drame et qu'il composa tout le premier acte et la plus grande partie du second. On raconte qu'il réunissait parfois ses amis pour leur faire connaître les scènes qu'il venait d'écrire : c'étaient alors des soirées enthousiastes et bruyantes, où les invités déchiffraient comme ils pouvaient les parties vocales ; Wagner martelait au piano les parties d'orchestre, faisant sauter dans le feu de l'exécution toutes les cordes du malheureux instrument, tandis que sa femme lui essuyait la sueur qui ruisselait sur son front et que les passants attardés dans le paisible faubourg s'arrêtaient, stupéfaits, pour écouter le sabbat infernal qui se déchaînait dans la petite maison solitaire.

Au début de la carrière artistique de Wagner, tandis qu'il élaborait dans sa solitude de Riga sa première grande composition, le Grand-Opéra de Paris entrait dans une de ses phases les plus brillantes et devait nécessairement exercer un invincible attrait sur un jeune musicien ambitieux et conscient de sa valeur. Les premiers compositeurs de l'Europe, français, italiens ou allemands, y apportaient leurs œuvres les plus achevées et venaient y chercher la consécration définitive de leur talent. C'était l'époque où Rossini donnait coup sur coup Moïse, le comte Ory et son chef-d'œuvre classique, Guillaume Tell (1829) ; >ù Auber apportait en 1828, la Muette de Portici, puis le Oieu et la Bayadère et le Philtre ; où Meyerbeer remportait

» ses premiers grands triomphes avec Robcrl-le-Diable en i83i et les Huguenots en i836; où Halévy faisait représenter de i835 à i843 la Juive, la Reine de Chypre et Charles VI, où Donizetti enfin faisait applaudir la Favorite (1840) et Lucie de Lammermoor (1846). Tout naturelle* ment Wagner n'eut d'autre idée, au début, qui d'imiter ce qui s'était déjà fait, d'autre ambition que de faire recevoir et applaudir une pièce de sa composition au Grand-Opéra de Paris. Instinctivement il percevait son sujet, comme il le dit lui-même plus tard dans sa Communication à mes amis, « à travers les lunettes du Grand-Opéra » ; la tragédie de Rienzi se présentait tout naturellement à son imagination sous la forme d'un grand opéra en cinq actes, avec cinq brillants finales, avec hymnes, cortèges, scènes -militaires, etc. Il ne visait pas à ménager dans son oeuvre des duos, des trios, des grands airs, mais ceux-ci se présentaient d'eux-mêmes parce que son imagination créatrice était en quelque sorte hantée par ces formes traditionnelles du grand opéra. Il ne cherchait pas non plus dans son sujet un prétexte à ballet, mais avec les yeux du compositeur d'opéra, il découvrit tout naturellement que Rienzi devait donner au peuple une fête dans laquelle seraient représentées des scènes caractéristiques empruntées à -l'histoire de l'ancienne Rome. Enfin il comptait avant tout sur sa musique pour donner de la vie à son drame ; au point de vue du style et de la facture du vers, ses ambitions n'allaient qu'à composer un bon libretto, suffisamment intéressant et sans platitudes (i). Bref Rienzi est encore de tout point conforme au type traditionnel du grand opéra. Sujet historique, pièce à grand spectacle, sans prétentions spécifiquement littéraires, pantomime-ballet, m

(!) Ges. Schr. IVt 257, 258 s., cf. 7, 20.

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