‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 27 sur 192 · PROJETS PB RÉFORME · texte numérisé non relu

PROJETS PB RÉFORME

chœurs étaient admirablement stylés par Fischer, un musicien consciencieux et convaincu, ami intime de Wagner qu'il seconda toujours avec une abnégation et un zèle touchants. Non moins zélé et tout aussi dévoué à la cause de Wagner était le régisseur de l'opéra, l'excellent Heine que le maître traita toujours sur un pied d'affectueuse familiarité. Le personnel des chanteurs et cantatrices était des plus satisfaisant aussi. A leur tête il faut citer deux artistes de tout premier rang : le ténor Tichatschek qui brilla dans les rôles de Rienzi et de Tannhauser, et surtout Wilhelmine Schrôder-Devrierit, l'actrice la plus renommée de toute l'Allemagne, qui, après avoir révélo jadis à Wagner dans le Roméo de Bellini comment uno interprèle de génie peut transfigurer par son jeu uno œuvre médiocre, allait incarner sur la scène plusieurs dû se9 premiers rôles, Adriano dans Rienzi, Senta dans le Vaisseau- fantôme^ Vénus dans Tannhauser. Ajoutons enfin que l'opéra de Dresde jouisssait d'une subvention qui, dans la pensée de Wagner, devait l'affranchir de la nécessité do se conformer servilement au goût du public. Tout cela constituait un ensemble très respectable de ressources, dont un chef d'orchestre énergique et capable de mettre en œuvre tous ces éléments divers dans un esprit vraiment artistique pouvait tirer un parti considérable. Or ce qui faisait défaut jusqu'alors à Dresde, c'était précisément l'esprit artistique. Il .ne s'était trouvé personne pour continuer dignement l'œuvre de réforme si glorieusement commencée par Weber. Ni le collègue de Wagner, Gotllieb Reissiger, qui avait succédé à Weber en 1727 comme Kapellmeister, ni l'intendant royal, baron de Lùttichau, qui é'!t chargé de la direction de l'opéra, n'avaient l'énergie, 1 'orité et les capacités nécessaires pour mener à bien \ pareille œuvre. Il leur manquait à tous deux le feu

sacré, l'enthousiasme communicatif nécessaires pour stimuler et vivifier le personnel d'un théâtre d'opéra et obtenir de lui quelque chose qui dépassât une honorable feiédiocrité. Wagner estimait qu'à Dresde on avait fini par s'engourdir dans une sorte de torpeur qui rendait impossible toute représentation vraiment artistique. Une réforme radicale s'imposait donc. Il fallait rétablir une stricte discipline parmi les musiciens de l'orchestre, remettre au point les œuvres dont l'interprétation- avait été altérée par nonchalance et par oubli des bonnes traditions ; donner plus dé soin aux œuvres nouvelles que l'on mettait en scène ; refaire l'éducation des chanteurs endormis dans la routine d'opéra et les habituer à la déclamation lyrique ; ranimer dans le public le goût du beau en lui présentant les chefs-d'œuvre classiques de la musique dramatique et instrumentale exécutés dans le style voulu et avec une entière perfection ; continuer enfin l'œuvre artistique et patriotique de Weber en déclarant la guerre à l'influence démoralisante de l'opéra italien ou français et en créant un drame lyrique véritablement national. Wagner aborda avec confiance et résolution cette tâche qu'il savait hérissée de difficultés mais qu'il ne jugeait pas irréalisable. Il comptait sur sa ténacité et son énergie pour franchir tous les obstacles. De plus, il se sentait encouragé par le succès éclatant qu'avait remporté Rienzi à Dresde. Il espérait que le public qui l'avait si bien accueilli à ses débuts ne ferait pas de difficultés pour le suivre dans la voie nouvelle par où il voulait le mener et dont nous allons étudier les trois premières étapes : le Vaisseau- fantôme^ Tannhàuser et Lohengrin.

Le Vaisseau fantôme

L'histoire du Hollandais volant, le sombre héros du premier drame musical de Wagner, est une légende populaire. Son point de départ doit être cherché dans une superstition répandue, de temps immémorial sans doute, parmi les populations maritimes : les vaisseaux destinés à faire naufrage ou qui ont déjà fait naufrage, « reviennent », dit-on, sous forme d'ombres ou de fantômes sur le lieu où • la catastrophe s'est produite ou doit se produire. De cette superstition sont nés, par transformation de la croyance populaire en récit épique, un grand nombre de contes où figure un vaisseau maudit qui se montre sous diverses formes aux navigateurs et dont l'apparition est généralement un présage de malheur. Le « Hollandais volant » (cette dénomination bizarre reste inexpliquée) est le capitaine d'un de ces navires. Sa légende — qui n'est ainsi qu'un cas particulier de la légende plus répandue du vaisseau maudit — s'est formée vers l'an 1600 et s'est perpétuée dans les récits des marins hollandais pendant* tout le xvne siècle et le xvnie. Elle est éteinte aujourd'hui. Mais au moment au elle allait mourir, pendant le second quart du xixe siècle, elle a été recueillie par divers poètes ou conteurs, tels que Henri Smidt, Marryat, Hauff, Heine»* qui se sont emparés du vieux motif populaire et lui ont donné les formes variées sous lesquelles il est parvenu jusqu'à nous (1).

) Sur la légende du Vaisseau-fantôme voir l'article de Golther, Die e vont fliegenden Hollande r dans les Bayreuther Blàlter 1893, p. 307 s«.

C'est la version de Heine que le hasard avait mis sous k s yeux de Wagner, un jour qu'à Riga il feuilletait le premier volume du Salon paru en i834- Dans une sorte de nouvelle humoristique qu'il intitule Mémoires de M. de Schnabelewopsky, Heine avait eu la fantaisie d'intercaler un récit moitié ironique moitié touchant de la légende du Hollandais volant et de son vaisseau maudit qui erre sur les flots depuis un temps immémorial. Son capitaine, un hardi navigateur hollandais, avait juré par le diable qu'il doublerait un certain cap en dépit de la tempête qui faisait rage, dût-il courir des bordées jusqu'au jour du jugement dernier. Le diable le prend au mot. Depuis ce temps l'infortuné doit parcourir les mers sans trêve ni repos. Une seule chance de salut lui reste : il peut être délivré par la fidélité d'une femme. « Le diable, sot qu'il est, dit Heine, ne croit pas à la fidélité féminine, et il a permis en conséquence au capitaine maudit de descendre à terre tous les sept ans, de s'y marier, et de tenter ainsi sa délivrance. Pauvre Hollandais, il est souvent trop heureux d'être délivré de sa chère épouse, et de retourner à son bord pour se remettre de la fidélité féminine. C'est sur cette fable, continue le narrateur, que se fondait la pièce que je vis au théâtre d'Amsterdam (1). Sept ans se sont écoulés ; le pauvre Hollandais, plus las que jamais de louvoyer sans fin, descend à terre, se prend d'amitié avec un marchand écossais qu'il rencontre, lui vend des diamants ù un prix dérisoire, et quand il apprend que sa pratique a

\\) Celle pièce semble n'avoir jamais existé ailleurs que dans Timagiuatiou lie Heine. Toutefois eu 1827, on jouait à l'Adelpbitbeater de Londres un mélodrame de Fitzbull : The flyinq Dutchmann or the phanlom shipt et il n'est pas impossible que Heine ait vu cette pièce à Londres le 7 atril ÎS27 ; elle est si dénuée d'intérêt, toutefois, qu'elle ue parait pas avoir été source où il apuisé. Il aura sans doute connu la légende populaire à laque 11 aura ajouté un dénouement libérateur, comme Manyat, de son côté aussi inventé une délivrance du Hollandais volant.

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