LE RECIT DE HEINE
une belle fille, il la demande en mariage. Celle affaire se conclut aussi. » La scène montre alors la maison do l'Écossais ; la jeune fille regarde souvent avec mélancolie un vieux tableau noirci pendu à la muraille, qui au dire de sa grand'mère, est le portrait fidèle du Hollandais volant ; au tableau se rattache un avis traditionnel qui engage les femmes de la famille à se garder do l'original. Aussi la jeune fille s'est-elle, depuis son enfance, gravé dans le cœur les traits de cet homme dangereux. Dès qu'elle voit entrer le fiancé que son père lui destine, elle tressaille à la vue de ces traits connus. Le Hollandais, cependant, pour détourner les soupçons, rit de la superstition, s'égaie même aux dépens du Hollandais volant, ce Juif errant de la mer, mais finit par se laisser involontairement gagner par la tristesse, en peignant les souffrances que l'infortuné doit éprouver sur l'immense désert de l'Océan : « Comme * un tonneau vide que les vagues se jettent et se renvoient avec dérision, ainsi le pauvre Hollandais reste ballotté entre la vie et la mort sans qu'aucune veuille de lui : sa douleur est profonde comme la mer sur laquelle il flotte; son vaisseau est sans ancre et son cœur sans espoir. » La jeune fille qui a deviné le secret de l'étranger est saisie d'une profonde compassion, et lorsque son fiancé lui demande ensuite : « Veux-tu m'élre fidèle ? » elle lui répond résolument: « Fidèle jusqu'à la mort. » — Sur quoi Heine, par un procédé qui lui est familier, s'amuse à interrompre son récit et se lance dans une digression qui n'a aucune espèce de rapport avec le sujet qu'il traite, mais qui lui permet de se dispenser de l'analyse de la pièce pour arriver droit au dénouement. « Ouand je retournai au " 'Itre, reprend Heine, j'arrivai justement à la dernière ~e de la pièce, où la femme du Hollandais volant, la Hollandaise volante, grimpée sur un récif élevé,
se tordait les mains en désespérée, pendant qu'on voyait sur la mer son malheureux époux sur le pont de son mystérieux vaisseau. Il l'aime et veut la quitter pour ne pas Tentratner à sa perte ; et il lui avoue son horrible sort et l'effrayante malédiction qui pèse sur lui. Mais elle s'écrie à haute voix : « Je t'ai été fidèle jusqu'à présent et sais un moyen sûr de te garder fidélité jusqu'à la mort ». A ces mots la femme fidèle se jette dans la mer : l'enchantement du Hollandais volant est détruit; il est délivré, et nous voyons le navire-fantôme se perdre dans l'abîme des flots. — La morale de l'ouvrage, conclut ironiquement Heine, c'est, pour les femmes, qu'elles doivent bien prendre garde de ne pas épouser de Hollandais volant; et nous autres hommes nous apprenons par là, comment, en mettant les choses au mieux, les femmes nous font couler parle fond! »
Ce récit d'une poésie étrange et déconcertante avait, dès l'abord, vivement frappé l'esprit de Wagner sans toutefois stimuler pour le moment sa verve poétique, car il était alors occupé à la composition de Rienzi. Un peu plus tard, pendant son aventureux voyage de Riga à Londres, la tempête l'avait jeté sur les côtes de Norvège, vers cette baie de Sandwiké où il fera plus tard aborder son Hollandais ; là dans le fracas de l'ouragan il avait entendu les récits des marins sur le vaisseau maudit et son mystérieux capitaine. Cette fois le vieux mythe populaire avait pris vie et couleur dans son imagination. Aussi, lorsque Pillet lui proposa d'écrire un draipe lyrique pour l'Opéra, le sujet du Vaisseau-fantôme lui vint-il tout naturellement à l'esprit. Il s'entendit avec Heine qui l'autorisa à s'inspirer de sa nouvelle pour le drame qu'il projetait. Peu de temps aprè~ l'esquisse du Vaisseau-fantôme était rédigée et remise Pillet.
IMPORTANCE LITTÉRAIRE DU VAISSEAU-FANTÔME fô
ha composition du Hollandais volant est une date capitale dans lhistoire du drame wagnérien. Entre cette pièce et Rienzi qui est à peine antérieur de quelques mois, l'écart était immense, si prodigieux môme qu'au dire de Wagner « la vie d'aucun artiste ne présente un seul exemple d'une aussi complète transformation accomplie en aussi peu de temps » (1). Pour la première fois en effet Wagner se montrait dramaturge original. « C'est avec le Vaisseau- fantôme , dit-il dans sa Communication à mes amis, qu'abandonnant le métier de librettiste, je commençai ma carrière de poète » (2). Les hées, la Défense d aimer y Rienzi n'étaient en effet que des adaptations à la scène d'œuvres littéfaires achevées — un conte de Gozzi, un drame de Shakespeare, un romande Bulwer. Cette fois, au contraire, Wagner n'avait eu d'autres matériaux que quelques pages humoristiques de Heine et des contes de matelots évidemment très informes. Il avait dû donner lui-môme à son sujet la vie et la forme littéraire. Et il avait créé non plus une grande machine historique, compliquée et artificielle comme son Rienzi, mais un drame très sobre et très poignant qui se joue entre un petit nombre de personnages: le Hollandais et sa libératrice Senta, Daland le père de Senta et Erik son fiancé. L'action était si simple que Wagner avait môme tout d'abord songé à traiter son sujet en un acte et à intituler sa pièce « ballade dramatique » ; s'il avait, dans la suite, donné à son œuvre un peu plus d'ampleur, il s'était attaché cependant à n'introduire dans l'action aucune complication arbitraire, à bannir tout détail purement épisodique, à éliminer tout ce qui pouvait sen-
(1) Oes. Schr. I, 9.
(2) Ge*. Schr. IV. 266; voir aussi Lettres h ROckel p. 66. « Die Période H Oer ich au? meiner inneren Aîischauung schuf, begann mit dem egenden Holiànder. m
tir l'intrigue romanesque vulgaire. On a môme remarqué que l'action du Vaisseau- fantôme se rapproche plus que celle de Tannhàuser et de Lohengrin de cette simplicité idéale de l'intrigue que nous avons déjà signalée comme l'un des traits essentiels du drame musical (1). Le Hollandais volant peut donc être regardé, tant par le sujet traité que par l'esprit dans lequel il est conçu, comme le premier drame wagnérien proprement dit. C'est donc le moment de signaler brièvement les caractères distinctifs de ce genre nouveau et d'indiquer la place qu'il nous paraît occuper dans l'histoire littéraire de l'Allemagne,
Le drame de Wagner présente d'abord quelques traits fort apparents par lesquels il se rattache à la tradition romantique.
11 est romantique, tout d'abord, par la nature même des sujets qu'il traite. On sait que l'œuvre la plus considérable peut-être du romantisme allemand a été la résurrection du passé germanique. Non seulement les romantiques ont pieusement recueilli tous les souvenirs de ce passé — monuments littéraires du moyen âge, romans et chansons populaires, contes enfantins, légendes et traditions — mais ils ont voulu leur donner un intérêt actuel et vivant. 11 ne leur suffisait pas de faire œuvre d'archéologues, de> lettrés, de philosophes ; ils avaient l'ambition de restituer, non pas seulement à une élite intellectuelle mais au peuple allemand tout entier, le trésor de ses traditions à demi oubliées. I)elà toute une littérature de traductions d'arrangements, d'adaptations, à laquelle se rattache indiscutablement l'œuvre de Wagner. Tous les sujets de ses drames sont en effet empruntés soit à la légende germanique, soit à des légendes d'origine exotique, mais qui
(1) Chambeilain, Das Drama R. Wayners, Leipzig 1802, p. 12.