‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 3 sur 192 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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L*œuvre de Richard Wagner n'intéresse pas seulement rhistoire delà musique, mais, d'une façon générale, l'histoire de l'art et de la civilisation en Allemagne. Wagner, en effet, a créé une forme d'art nouvelle, le drame musical. Il a, dans des ouvrages de critique qui constituent un document infiniment précieux pour l'esthétique de la musique, formulé en théories abstraites les lois de son drame et de l'art en général. Il a enfin, comme tous les grands artistes, médité sur l'éternel problème du sens de la vie et nous a communiqué ses idées sur la destinée humaine soit sous une forme symbolique dans ses drames, soit aussi sous une forme abstraite dans ses écrits théoriques. Il est, en un mot, non seulement un musicien dont on ne conteste plus guère aujourd'hui le génie, mais encore un dramaturge, uo esthéticien, un penseur. C'est à ce triple point de vue que nous nous proposons de l'étudier ici.

Quelques mots d'abord sur l'œuvre dramatique de Wagner.

Le problème de l'union du drame et de la musique a presque toujours été posé, avant Wagner, par des musiciens qui l'ont résolu à leur point de vue, les uns faisant la part plus belle au drame, s efforçant de modeler le plus ^menc possible la musique sur le poème qu'elle devait <e, de créer une déclamation lyrique aussi sincère,

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aussi exacte que possible, les autres affirmant au contraire le droite! la nécessité pour la musique de suivre ses lois propres, de rester toujours musique, et proclamant avec Mozart que « dans un opéra il faut absolument que la poésie soit la fille obéissante de la musique. » Presque jamais, au contraire, on n'a posé la question au point de vue du dramaturge et cl.erché à déterminer d'une façon précise ce que doit être un drame destiné à être mis en musique. Dans l'association du musicien et du poète, le personnage principal était en général le musicien ; le poète, personnage subalterne, s'acquittait de sa tâche empiriquement, cherchant à satisfaire dt son mieux le musicien, et ne réussissant trop souvent qu'à le gêner, se conformant pour le choix des sujets et la manière de les traiter à des traditions établies, sans se préoccuper de soumettre ces traf ditions elles-mêmes à une critique rigoureuse. Or l'un des

/ côtés les plus originaux de la réforme de Wagner c'est

! précisément que, réunissant en sa personne le poète et le ; musicien, il a posé la question de l'union du drame et de la musique au double point de vue du dramaturge et du compositeur et donné le premier une théorie détaillée et précise de ce que doit être un drame « conçu dans l'esprit de la musique ».

Pour établir la formule du drame musical, Wagner se base sur une étude attentive des ressources expressives propres à la poésie d'une part, à la musique de l'autre. ' Le but de toute poésie, dit-il en substance, et en particulier du drame, c'est toujours, en somme, de peindre l'âme humaine, ou, ôelon l'expression de Wagner, « l'homme intérieur », ses sentiments, ses émotions, et d'exciter ainsi dans l'âme du spectateur une émotion correspondante. Seulement, cette transmission de l'émotion n'a pas li directement ; elle se fait par le véhicule de la parole, do

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par l'intermédiaire de la raison. Les émo.tions des personnages du drame se transforment en paroles qui, perçue par les spectateurs, se transforment de nouveau en émotions. Or entre l'émotion initiale et la parole qui en est le signe, il n'y a pas de lien nécessaire et naturel : la parole peut bien indiquer les causes d'une émotion, d'un plaisir, d une douleur, ou en analyser les effets, ou encore préciser les circonstances dans lesquelles cette émotion s'est produite; mais elle est impuissante à exprimer, à rendre sensibles l'émotion, la douleur*, le plaisir en eux-mêmes. La poésie ne transmet donc pas directement l'émotion initiale dans l'âme de l'auditeur; elle ne fait que suggérer une émotion analogue, grâce à la parole qui agit sur la raison et, de là, sur l'imagination. — Qu'est-ce, d'autre part, que la musique? À cette question il n'est pas de réponse certaine ; le sens de la musique est un mystère inaccessible à la raison, et il serait parfaitement vain de vouloir démontrer qu'elle exprime quelque chose à qui prétendrait le contraire. Presque tout le monde a pourtant le sentiment confus qu'il existe un lien étroit entre le monde des émotions et celui des sons, que la musique est capable d'éveiller en nous, par l'action directe des sens, des émotions très puissantes encore que très vagues. Wagner conclut de ce fait que la musique est précisément cette expression adéquate et immédiate de l'émotion, que la parole est impuissante à trouver. La poésie part du cœur et, par l'intermédiaire de la raison et de l'imagination, parle au cœur; la musique, elle, part du cœur et parle au cœur directement, sans autre intermédiaire que le sens de l'ouïe. Chacun de ces deux arts trouve donc dans l'autre son A/v-nplément naturel. Le pur sentiment que la parole ne X plu» exprimer, tend à s'épancher au dehors a l'aide de insiqué dont le langage pénétrant est merveilleuse-

ment apte à dire nos joies et nos tristesses intimes. Mais la musique à son tour a besoin, pour préciser ce qu'elle veut dire, du secours de la parole ; réduite à ses propres ressources, elle ne peut nous faire sortir de la vague région de Témotion élémentaire ; c'est une voix familière et expressive qui fait vibrer les fibres les plus intimes de notre cœur, mais sans rien dire à notre intelligence. Et c'est pourquoi Beethoven après avoir, dans ses huit premières symphonies; fait dire à la musique seule tout ce qu'elle pouvait exprimer, s'est avisé, par une inspiration de génie, d'associer, vers la fin de la IXe symphonie, la voix humaine à l'orchestre: il avait eu l'intuition prophétique que la musique ne pouvait accomplir ses plus hautes destinées qu'associée à la poésie.

On voit maintenant comment la parole et la musique pourront s'unir dans le drame lyrique. Le poète devra fournir le cadre extérieur de l'action : à lui seul appartient de poser les personnages du drame, de les situer dans le temps et dans l'espace, de préciser ce qu'ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils veulent. Le musicien alors nous dévoilera ce qui se passe au fond de leurs âmes, il nous fera participer à leur vie intérieure, vibrer à l'unisson de leurs joies ou de leurs douleurs. De l'alliance de la parole et de la musique naîtra ainsi l'image artistique de la vie la plus Wute, la plus complète qui se puisse concevoir. « Mais, conclut Wagner, cette union ne peut être féconde que si la langue musicale vient s'allier aux éléments qui, dans le langage parlé, ont le plus d'affinités avec la musique; le lieu précis où s'opère la liaison des deux arts, c'est le point où le langage parlé manifeste une tendance irrésistible à exprimer dans sa réalité effective et sensible u émotion. Or ce point est déterminé par la nature moi des motifs qu'il s'agit de traiter, motifs dont le contei

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