LE DRAME WAGNÉRIEN
peut être plutôt intellectuel ou émotionnel. Un sujet qui ne donne prise qu'à l'intelligence, n'est aussi traduisible que dans le langage parlé ; plus il tend à s'imprégner d'émotion, et plus aussi il exige, pour être exprimé d'une manière adéquate, des moyens expressifs que seul le langage musical est en état de fournir. Ainsi se trouve déterminée par la force même des choses la nature des sujets qui s'offrent au poète-musicien : son domaine c'est V Éternel-Humain pur de tout élément conventionnel (1). »
Il est aisé de voir que des drames construits d'après ces principes ne peuvent répondre que d'une manière très imparfaite aux exigences de notre esthétique du théâtre, et cela en vertu de leur définition même. Pour un Latin, en effet, l'élément fondamental de toute poésie et particulièrement de la poésie dramatique, c'est l'action, et la tâche essentielle du dramaturge consiste, par suite, non pas à exprimer une série d'émotions mais à imaginer une intrigue dont il détermine nettement les phases principales Seulement il faut bien remarquer, d'autre part, que ce drame tout intérieur, tout émotionnel, tel que le définit Wagner n'est pas aussi insolite en Allemagne qu'il le serait en France. Il semble, en effet, qu'aux yeux des Allemands, race essentiellement idéaliste et plus portée au rêve qu'à l'action, la vie intérieure de l'homme, le monde des idées et des sentiments, offre plus d'intérêt que les manifestations extérieures de cette vie par des actes. Cette tendance se montre distinctement dans l'histoire de leur littérature. Il n'est pas douteux, par exemple, que l'élément lyrique et sentimental ne soit plus important dans la tragédie de Schiller et surtout dans celle de Gœthe que
. jau von aller Konvention losgelôste Reinmenschliche. • (Ges.Sckr,
dans celle de Corneille, de Racine ou de Voltaire. L'intrjgue, l'action visible qui se traduit par des événements, tend à devenir chez eux l'accessoire, tandis que l'élément essentiel du drame c'est l'action invisible qui se joue au fond du cœur des personnages. Prenons pour exemple un des chefs-d'œuvre classiques du théâtre de Gœthe, Iphigénie en Tauride; l'action extérieure se déroule largement, gravement, sans hâte et sans surprises, sans coups de théâtre et sans violents conflits de passions. Evidemment ce n'est pas sur la fable dramatique que compte le poète pour intéresser le public, et Schiller a pu dire d'Iphigénie sans trop d'injustice que « tout ce qui classe une œuvre dans la catégorie des poèmes dramatiques lui fait absolument défaut ». Ce qui importait surtout à Gœthe, c'était la peinture de l'homme intérieur : il voulait nous montrer dans sa pure beauté l'âme sereine et harmonieuse d'Iphigénie, cette vierge douce et fière, dont le cœur, ouvert à tous les plus nobles sentiments humains, trouve instinctivement la vraie solution des conflits que fait naître le drame, dont l'influence bienfaisante calme la fièvre d'Oreste en proie aux Furies, apaise la colère qui gronde dans l'âme blessée de Thoas et enseigne à ce barbare la douloureuse vertu du renoncement. C'était là le véritable sujet — tout intérieur celui-là — de sa pièce. — Simplifiez maintenant par l'imagination un drame de ce genre ; supprimez-y toute complication, je ne dis pas superflue, mais dont on puisse a la rigueur se passer; réduisez l'intrigue a sa plus simple expression; faites les caractères aussi généraux, aussi typiques que possible; développez en même lemps dans la plus large mesure l'actif» intérieure qui devient l'élément essentiel de la pièce, vous aurez le drame iaubical tel que Wagner le conçoi Uàiib Tristan et Iseut qu'on peut considérer comme u