LES G\RACTERES DANS LE VA1SSEUJ-FANTÔME
le Hollandais volant, à côté d'incontestables beautés, présente-t-il encore des défauts très apparents ot qui ne se retrouveront plus dans les œuvres suivantes.
Le premier défaut que Wagner lui-même reconnaissait à son œuvre et qu'il signalait dans sa Communication à mes amis (1), c'est que les physionomies de tous les personnages manquent encore de netteté et de précision ; le dessin en est vague, un peu flou. Cette imperfection apparaît très vivement dès que Ton compare les personnages du Vaisseau- fantôme à ceux des œuvres postérieures de Wagner. Dans ses drames d'après 1848, Wagner saura dessiner de main de maître des figures esquissées à grands traits, mais singulièrement vivantes, plastiques et expressives, comme ces personnages aux contours simplifiés des grandes compositions de Puvis de Chavannes ; que l'on veuille bien songer, par exemple, à la Walkiire Brûnnhilde, au jeune et triomphant Siegfried, au cordonnier-poète Hans Sachs, ou encore à Parsifal, le simple au cœur pur, qui, par la pitié, s'élève jusqu'à la sainteté. Il est hors do doute qu'on ne voit pas avec la môme précision les personnages du Vaisseau-fantôme ; on ne perçoit que vaguement leur physionomie extérieure ; on a de la peine souvent à bien discerner les traits de leur physionomie morale. Le fiancé de Senta, le chasseur Erik, n'est qu'une pâle silhouette sans traits bien caractéristiques : les amies de Senta l'annoncent comme un jaloux ; en réalité, dans /es deux scènes où il paraît, il ne sait que se plaindre sans jamais avoir l'énergie de disputer sérieusement sa fiancée au mystérieux étranger ; c'est à ce point qu'on a peine à se persuader de son amour pour Senta, tant cet ai >ur se montre peu agissant et peu persuasif. La figure
Ges. Schr. IV, 267 cf, 31».
de Daland est mieux venue, mais il ne parait guère qu'au premier acte ; dans le drame proprement dit, son rôle est à peu près nul. Et si, enfin, nous examinons les deux caractères principaux, celui de Senta et celui du Hollandais, nous constatons que, pour simples qu'ils soient en apparence, ils cessent d'être parfaitement clairs dès qu'on essaye de se représenter d'une manière un peu précise les mobiles qui les font agir.
Et d'abord Senta a-t-elle jamais aimé Erik ? Il semble bien que oui, car elle passe pour sa fiancée, et, lorsque Erik se voit sur le point de la perdre, il l'accuse nettement de manquer à la foi jurée : « Senta, ô Senta, s'écriet-il, peux-tu le nier ? Ne te souvient-il plus de ce jour où des hauteurs tu m'appelas dans la vallée ? où afin de cueillir pour toi la fleur des montagnes, j'endurai vaillamment des maux sans nombre ! Te souvient il comme, sur le récif escarpé, nous vîmes ton père s'éloigner du rivage ; il s'envolait sur son navire aux blanches ailes, et c'est à ma protection qu'il te confia. Et quand ton bras s'enlaça autour de mon cou, n'était-ce pas un nouvel aveu d'amour? Et ce frisson quand ta main serrait la mienne, dis, n'était-ce pas le serment de ta fidélité ?» (1) Mais, si Senta a vraiment aimé Erik, comment s'abandonne-t-elle sans lutte à un nouvel amour? Wagner explique et prépare cet abandon soudain par un trait fort heureux. Senta a de tout temps aimé le Hollandais volant, même quand elle ne le connaissait encore que par le vieux portrait noirci suspendu dans sa maison ; et comme Erik lui reproche de s'absorber comme elle le fait dans la contemplation de cette image et lui dépeint sa douleur de se sentir moins aimé que le mystérieux inconnu, elle lui répond : « Oh! ne te vanl
(1) G*s. Schr., 1, 288 s.