‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 43 sur 192 · INTERPRÉTATION SYMBOLIQUE DE TANNHAUSER · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION SYMBOLIQUE DE TANNHAUSER

mais parce que la vie moderne a rendu impossible ie véritable amour (t).

C'est ainsi que Wa gner interprète son drame an lendemain de la Révolution de t848, à un moment où il est luimême révolutionnaire et optimiste, et où il regarde la philosophie de Feuerbach comme la meilleure explication rationnelle de l'univers.

Quelques années plus tard, son point de rue change du tout au tout. C'est désormais dans la doctrine de Schopenhauer qu'il reconnaît l'interprétation philosophique qui correspond le mieux à l'image du monde tel qu'il le conçoit intuitivement. Et, sous l'influence de ces idées nouvelles, il donne de son drame une tout autre explication qu'en i85i. Pour lui le Hollandais^ Tannhciuser, Lokengrin% reposent sur une vision ou plus exactement sur une intuition pessimiste de l'univers. Ce qui fait leur grandeur, c'est « la poésie tragique du renoncement, la négation fataie et libératrice du Vouloir- vivre ». C'est ce sentiment qui donne à la musique de Tannhàuser sa profondeur et son accent pénétrant. Mais cette conception pessimiste de l'univers que Wagner, en tant que poète intuitif, exposait sous forme concrète dans ses drames, il n'était pas encore capable de l'exprimer abstraitement sous forme de théories intelligibles à la raison. Bien plus : il y avait une contradiction, dont il n'avait pas conscience, entre ses convictions philosophiques et ses intuitions d'artiste. Il créait spontanément, grâce à son instinct d'artiste, des drames pessimistes qu'il s'efforçait ensuite, sans grand succès, d'interpréter à l'aide des formules d'une philosophie optimiste (2).

a) Ces. Schr. IV, 279.

<2) Lettre à fUkikel du 38 août 1656, p. Cfi.

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Les explications de Wagner nous laissent ainsi dans l'incertitude sur le sens précis du drame de Tannhâuser. Est-ce une tragédie chrétienne ? optimiste ? pessimiste ? Faut-il croire le Wagner de i85i ou celui de i856 ? La solution de ce petit problème dépend, je crois, de la solution qu'on donnera à la question générale de la philosophie de Wagner. Force nous est donc d'indiquer brièvement, dès à présent, comment elle se. pose, bien que nous n'ayons à la traiter dans ses détails que plus loin.

Il y a, pour interpréter les contradictions incontestables qu'on découvre dans la pensée philosophique de Wagner, deux théories principales en présence. La première consiste à les expliquer par une évolution historique des opinions de Wagner. On nous dira par exemple que Wagner^ a été religieux et chrétien avec une tendance au pessimisme jusqu'en 1848 ; que de 1848 à i854 il est devenu, sous l'influence de Feuerbach, optimiste et athée ; qu'à partir de i854 il s'est converti au pessimisme de Schopenhauer pour incliner de nouveau vers l'optimisme à la fin de sa vie. L'autre solution consiste à affirmer l'unité fondamentale de la pensée de Wagner pendant sa vie entière, sa faculté de concevoir simultanément non par la raison mais grâce à cette faculté d'intuition artistique que nous avons définie précédemment (p. 9) des vérités en apparence con tradictoires ; quelques-unes des variations les plus apparentes dans la pensée de Wagner s'expliquent, dans cette hypothèse, en admettant que, chez lui, la raison ne pouvait pas toujours suivre l'intuition et qu'il exprimait sous une forme imparfaite, à l'aide de formules qui ne rendaient pas exactement sa pensée, les images que lui fournissait spontanément son instinct d'artiste créateur. Nous n'avons pas, pour le moment, à exposer dans le détail ces deux hypothèses, sur lesquelles nous reviendrons au chapitre sui-

HYPOTHÈSE « ÉVOUmOWJSTE » ET HYPOTHÈSE « UNITAIRE »

vant (i). Bornons-nous, pour l'instant, à exposer quelle est, dans l'une et dans l'autre supposition, l'interprétât iop qu'il faut donner à Tannhâuser.

Si Ton croit à l'évolution historique de la pensée de Wagner, on sera tenté d'admettre qu'il a passé par une période où, peut-être par suite de l'influence des romantiques (qui, comme on sait, remirent à la mode le catholicisme et le mysticisme), il a incliné vers un christianisme vaguement ascétique et pessimiste. On remarquera que, jusque vers 1848, les croyances philosophiques ou religieuses de Wagner ne sont guère autre chose que les préjugés d'un homme éclairé qui accepte sans trop les approfondir les idées courantes de son siècle. Il croit, comme le musicien du Pèlerinage chez Beethoven, à Dieu, à Beethoven et à la vertu libératrice de la grande musique. Il se représente l'univers comme régi par un Dieu vivant et personnel avec lequel les hommes peuvent entrer e* rapport par la prière. Sur la terre règne le péché ; la civilisation moderne est profondément corrompue et égoïste, incapable de réaliser le bien et de donner le bonheur à l'humanité. Mais les hommes doivent tendre de toutes leurs forces vers l'idéal, vers un idéal lointain de beauté et de pureté qu'ils ne réaliseront pas sur la terre mais qu'ils atteindront un jour dans un au delà mystique, après la mort, si en cette vie ils ont su abjurer tout désir coupable. Tannhâuser est, ainsi que Lohengrin, une pièce tout imprégnée d'esprit chrétien ou du moins déiste, et

0)0n peut citer comme représentants derhypothèseévolutionnisteH.Dinger, R.\YugnersgeistiaeEntwickelung, Leipzig, 1892, ou eu Franre,M. Hébert, Trots moments ae la pensée de R. Wagner, Paris, 1894 et le sentiment religieux dans l'œuvre de R. Wagner, Paris, 1895 ; M. Hébert, tvitci'uis, i Léfeud très expressément de méconnaître l'unité de ia pensée de W a^ner ; \entimenl relig., p. Vil s. Cf. Evolution sentimentale de R.\^'agner9 i8, 1896, p. 6 ss. Comme représentant de l'hypothèse unitaire, r<ous cil ns H. St. Chamberlain, R. Wagner, p. I3l"ss. 271, etc.

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contraste fortement avec les drames de 1848, qui son! franchement athées et affirment que l'homme doit trouver son bonheur sur cette terre, en cette vie, et non dans quelque paradis imaginaire (1).

Si Ton croit au contraire à l'unité fondamentale de la pensée de Wagner, on montrera que Tannhâuser est un drame à la fois optimiste et pessimiste, où se trouve affirmée avec la même force la nécessité de l'amour, de la poursuite du bonheur et la nécessité du renoncement L'homme doit aimer et vouloir comme Tannhâuser; il doit marcher à la conquête du succès, travailler à la réalisation de l'idéal, croire au bonheur futur de l'humanité, peu importe d'ailleurs, que ce bonheur soit représenté symboliquement, comme félicité supra-terrestre par-delà la mort, ou comme félicité humaine réalisée un jour sur la terre par des générations futures. Et tout de même que l'homme doit vivre et agir, il doit aussi, comme Tannhâuser, apprendre à renoncer ; il doit prendre conscience de la corruption du monde, il doit tuer en lui le désir égoïste. Tannhâuser est donc un grand caractère, tout à la fois parce qu'il a voulu, avec une impétueuse ardeur, connaître toutes les joies humaines, parce qu'il a désiré ardemment le bonheur avec Elisabeth et aussi parce qu'il a su renoncer à tout espoir de bonheur, parce qu'il a trouvé la paix dans le renoncement absolu, dans la mort, et non dans la veulerie du désir satisfait. Il faut donc se garder d'établir artificiellement un contraste entre les drames de la première période, Tannhâuser ou Lohengrin% et ceux de la seconde, l' Anneau du Nibelung ou ParsifaL Tous les héros de Wagner sont, à des degrés divers, à la fois des impulsifs et des résignés, des optimistes qui tendent vers 1~

(4) V. Dioger, Wagner^s geist. Eutw., p. 25 st. et surtout p. 30 s.

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