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LA LEGENDE DU CHEVALIER AU CYGNE

tielles se retrouvent, considérablement" amplifiées, enrichies de nombreux épisodes et modifiées sur une foule de points secondaires dans deux poèmes allemands assez importants du xine siècle: le Chevalier du Cygne, par Conrad de Wurzbourg et le Lohengrin bavarois dont nous avons déjà parlé, qui a été accolé au poème de la Wartbourg.

La légende spéciale de Lohengrin n'est à son tour qu'une des formes particulières de la légende plus répandue du Chevalier au cygne dont on connaît d'assez nombreuses variantes, soit françaises, soit germaniques, et qui a dû prendre naissance dans la région comprise entre le Rhin, la Meuse etl'Escault, où s'établit de bonne heure la race franque (1). Le sujet de cette légende, réduit à ses traits essentiels, peut se résumer ainsi : un personnage inconnu, beau, courageux, monté sur une barque traînée par un cygne, arrive dans un pays étranger au moment où son intervention peut sauver d'un grand danger une princesse yeuve ou orpheline, trahie par les siens ou abandonnée sans défense à la jalousie de parents qui la persécutent : il la délivre de ses ennemis, l'épouse et devient la souche d'une race illustre. Mais le cygne revient inopinément au bout d'un temps donné, et l'inconnu est obligé d'obéir à son appel et de repartir comme il était venu. — L'origine première de cette légende est fort incertaine, et il est difficile de décider avec quelque certitude en quelle contrée la

(1) A défaut du travail annoncé par Gaston Paris sur la légende du chevalier au cygne, on consultera les ouvrages de Reilfenberg [Le Chevalier au cygne et Godefroid de Bouillon, Bruxelles, 1846), et de von der llasrco (Die Schuianensage, Berlin, 1848). Gaston Paris a traité de la légende des enfants-cygnes, dont Wagner s'est aussi inspiré, dans la liomania, XIX, 314 ss. Voir aussi un 'article de W. Golthcr, Bayreulher 7'aschenbuch fûrdasJahr 1891, p. G8 ss. — Sur l'interprétation de la légende du Chevalier au cygne, voir un article de Bloete, Zeîlschrift filr deuisches Alterlhum XXXV III, 272 ss., où sont mentiouuées les prinripales hypothèses récentes sur l'origine de cette légende. — Sur la comparaison du drame de Wagner aveeses sources, voir M. KuiïersiXh, Lohengrin, Paris, 1801.

source primitive a pris naissance, encore que le détail typique de cette légende, le cygne traînant un guerrier inconnu, soit probablement d'origine germanique.

D'autre part, le motif de la curiosité fatale, de la femme qui contraint Lohengrin à repartir en lui posant une question défendue, est sûrement aussi d'origine extrêmement ancienne. On le retrouve dans l'histoire de Helias et Béatrix (une variante belge de la légende du chevalier au cygne). Il paraît également dans le mythe de Zeus et Sémélè en qui Wagner voit en quelque sorte l'équivalent grec de la légende de Lohengrin. De môme qu'Eisa perd le bonheur et la vie pour avoir demandé à son libérateur qui il était et d où il venait, de môme Sémélè est consumée par le feu de Zeus pour avoir souhaité de voir sous sa forme véritable, dans tout l'éclat de sa gloire, parmi la foudre et les éclairs, son divin amant (i).

Wagner ne se contenta pas, comme il avait fait pour le Vaisseau- fantôme, de prendre un récit de la légende et de l'accommoder en drame musical. L'étude des légendes et, d'une manière générale, de l'antiquité germanique, était en effet devenue, surtout depuis son retour à Dresde, l'une de ses occupations favorites. Non seulement il avait complété, dans ce but, sa bibliothèque privée, mais il était devenu un des visiteurs les plus assidus de la bibliothèque royale de Dresde. Et nous voyons désormais la composition dramatique s'accompagner chez Wagner d'un véritable travail philologique (2). Pourrendre un sujet quelconque

(4) Ges. Schr. IV, 289 s. — Il eit d'ailleurs peu ?rai*emblable qu'entre la légende de Sémélè et celle d'Eisa il y ait une parenté réelle; v. Décharné, Mythologie de la Grèce antique, 2» édit , Paris, 1886, p. 43$ s.

(2) Wagner constate lui-même (Ges. Schr. IV, 300) qu'il s'est efforcé dans son Lohengrin de reproduire avec la fdus grande exactitude « la forme primitive de son sujet » die itrsprûngliche G et tait des Stoffbt). « Umdiese Ges tait ganznach dem Eindrucke, den sie aufmich gunacnt, kUnstlerisch mitzutheilen, vevfuhr ich mitnochgroszrerfreue, aîsbeim a Tannhàuser » in der Darttellung der historisch sagenhaflen Momente. . »

ÉTUDES PHILOLOGIQUES DE WAGNER lk3

et en particulier un sujet légendaire apte à être traité en drame musical, il faut» comme nous l'avons vu précédemment, simplifier autant que possible Faction extérieure, la réduire à ses traits essentiels, et, par contre, dégager avec la plus grande netteté le contenu émotionnel et symbolique du récit. Or ce travail, Wagner prélend le faire non pas uniquement en poète mais aussi en philologue. Il veut que ses drames ne soient pas des fantaisies arbitraires et purement littéraires à propos d'une légende, mais qu'ils reproduisent fidèlement les données authentiques et primitives de la légende ancienne, qu'ils en expriment le sens original. Ses pièces ne doivent pas être la création particulière et individuelle d'un poète subjectif qui pétrit à son gré la matière dont il se sert ; il entend qu'elles participent le plus possible de ce caractère de nécessité qui distingue les œuvres issues de la tradition populaire. Son ambition, c'est de reconstituer la légende idéale et primordiale qui est en quelque sorte l'origine et le type initial de tous les récits plus ou moins altérés ou amplifiés que nous a transmis la tradition. H tend donc, en définitive, au même but que le philologue, mais par des moyens différents. Le philologue compare des textes, les critique, les classe ; sa méthode est surtout analytique et rationnelle. Wagner au contraire procède par intuition, par synthèse poétique. De même que Goethe apercevait intuitivement au travers des variétés innombrables des espèces végétales ou animales les types simples qui leur avaient donné naissance, de même Wagner discornait, par une sorte de vision poétique, à travers les récits variés d'un même événement légendaire, la forme simple dont ces récits dérivaient. Il était doué d'une merveilleuse imagination qui lui permettait de combiner d'innombrables éléments traditionnels et de les grouper en synthèse.0

grandioses. Nous ne prétendons pas, assurément, donner les drames de Wagner sur les légendes du Chevalier au cygne, des Nibelungen, de Tristan ou de Parsifal comme la solution scientifique des problèmes infiniment délicats et obscurs que les philologues se sont posés à propos de ces légendes. Il n'en est pas moins remarquable — et c'est là un fait souvent constaté par les philologues — que Wagner arrive souvent par sa méthode intuitive et poétique à des résultats très voisins de ceux qu'ont obtenus les hommes de science à Faide de leurs procédés critiques. Ses drames nous apparaissent ainsi comme une sorte de résumé synthétique de la tradition authentique. Et nous sommes assez tentés de croire que cette vérité (au moins relative) des œuvres de Wagner est un facteur important de leur succès.

La conséquence de cette méthode de composition, c'est que, autant la comparaison entre les drames de Wagner et leurs sources était facile pour une pièce comme le Vaisseau-fantôme, par exemple, tirée uniquement d'un conte de Heine, autant elle devient compliquée pour des œuvres comme Lohengrin ou surtout Y Anneau du Nibelung dont les éléments sont empruntés à un très grand nombre de sources différentes. Lohengrin, par exemple, a pour source principale le Lohengrin bavarois ; mais on y trouve, de plus, des traits empruntés au Chevalier au cygne de Conrad de Wùrzbourg, d'autres à la légende des Enfants-cygnes et à celle des ancêtres de Godefroid de Bouillon, des souvenirs du liturel d'Albrecht, du Nibelungenlied, de la légende d'Euryanthe, peut-être aussi An Merlin d'Immerman, du Templier et de la Juive de Marschner, etc. (i). Pourêtre

(1) L'idée de la métamorphose du jeune ducGottfried, daikiLohengrin, es' empruntée à la légende des Enfants-cygnes* Dans le Titurtl d'Albrecht si trouve un motif utilisé par Wagner : on conseille à Belaye pour rompre h

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