‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 47 sur 192 · L'ACTION INTÉRIEURE DE LOHENGRIN · texte numérisé non relu

L'ACTION INTÉRIEURE DE LOHENGRIN

vraiment féconde et instructive, la comparaison de Lohengrin avec ses sources supposerait donc une longue série d'analyses, et surtout une exposition détaillée de la légende du Chevalier au cygne et des légendes avoisinantes qui formerait aisément à elle seule la matière d'un volume entier. Nous serons donc obligés, pour rester dans les limites que le cadre de notre ouvrage nous impose, de nous borner, désormais, sur ces questions, à de courtes indications générales et de renvoyer le lecteur curieux de pousser plus loin l'examen des sources du drame wagnérien, aux études spéciales où ce sujet se trouve traité.

Nous passons donc immédiatement à l'étude du drame de Wagner.

Lohengrin est de tous les drames de Wagner le plus profondément mélancolique et pessimiste. 11 est fondé, comme l'écrivait le maître à Rôckel en i854, sur « la situation la plus tragique de notre époque » : il montre cet élan d'amour qui pousse vers la foule obscure les natures élevées, et en môme temps l'impossibilité pour ces grandes âmes de trouver dans le monde réel moderne l'amour qu'elles viennent y chercher (i). C'est ce malentendu fatal entre le génie supérieur et la réalité humaine que nous

charme de Lohengrin de lui couper un morceau de chair et de le manger. Il n'est d'ailleurs pa9 nécessaire de supposer que Wagner ait connu les textes originaux ; ce» deux motifs se trouveut en effet cités dans l'édition du Lohengrin bavarois publiée par GiJrres, Heidelberg, 1813, Introduction, p. LX. s., et LXXIH ftS. ; or Wagner a lu le Lohengrin dans cette édition et a trouvé aussi dans l'introduction des détails sur la légende du Graal. — Dans la légende d'Euryauthe, Wagner a trouvé l'idée première du personnage d'Ortrude. Le débat de préséance entre Eisa etOrtrude est imité de la querelle de Kriemhilde et Brunhilde dans le Nihelunqenlied. Peut-êtic Wagner s'est-il souvenu de la scène d'amour entre Meriin et INiniane (Immermann, Der Graal dernière scène) dans le duo du troisième arte entre vlsa et Lohengrin, et de la scène iinale du Templier et de la Juive dans : « Jugement de Dieu » du premier acte. Sur l'exactitude de la reproducion des mœurs anciennes dan9 Lohengrin, ?oir l'article de W. Golther, layr. Blàlter, 1886, p. 213 sa.

(1) Lettres à Rockel, 3*.

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ronte la douloureuse histoire de Lohengrin et d'Eisa. — Quand s'ouvre le drame, Eisa est seule au monde, sans parents, sans amis pour la défendre. Menacée par les ténébreux complots d'ennemis sans scrupules, elle est sous le coup d'une accusation infamante : si elle ne peut se justifier, c'en est fait de son honneur et de sa vie. Mais, dans sa détresse, Eisa a imploré le ciel, et sa plainte déchi* rante est montée jusqu'à Dieu : dans une vision lui est apparu un héros divin d'une surnaturelle pureté, d'une merveilleuse splendeur ; elle sait qu'il viendra vers elle, qu'il la défendra; elle l'attend... Et au moment suprême, à l'instant où les ennemis d'Eisa croient déjà remporter, l Inconnu, le messager de Dieu, apparaît en effet, traîné sur les eaux par un cygne, resplendissant d'une triomphante beauté, le front marqué du sceau de la divinité. Dans le royaume mystérieux de lumière et de pureté où il vivait, il a entendu, bien loin de lui, au sein de l'humanité misérable et souffrante, retentir le cri de détresse d'Eisa. VA il a répondu à son appel ardent, il a quitté son séjour glorieux pour la sauver, pour aller vivre, à ses côtés, parmi les hommes. Mais, de même qu'il vient combattre pour elle sans lui demander les preuves de son innocence, de même il faut qu'Eisa, à son tour, croie en lui, qu'elle se donne tout entière à son sauveur, qu'elle conserve en son cœur la foi complète, absolue, sans défaillances, sans restrictions, la foi qui n'exige pas de preuves, qui ne demande pas à l'être aimé de s'expliquer, de se justifier, qui ne veut pas connaître et savoir, mais qui se contente de croire et d'adorer.

Nie sollsl du mich befragen Noch Wisscn's Sorge tragen, Woher ich kam der Fahrt, t*och mie mein Nom* and Art (1)/

(1) « Jamais ta ne me demanderas, jamais tu ne chercheras à savoir de

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Mais cet amour confiant et naïf qui seul peut faire d'une mortelle la compagne d'un Dieu, l'Inconnu ne devait pas l'obtenir d'Eisa. La supériorité de sa nature est marquée en traits indélébiles sur tout son être. Il ne peut pas ne pas paraître merveilleux aux hommes, différent de tout ce qu'ils ont vu et connu jusqu'alors. Il excite ainsi parmi eux l'admiration, l'étonncment, mais aussi l'envie. L'ennemie acharnée d'Eisa, la terrible Ortrude, la femme « qui ne connaît pas l'amour », la sombre magicienne qui voudrait venger les sauvages divinités du paganisme vaincu sur les représentants de l'esprit chrétien (1) poursuit Lohengrin d'une haine féroce, implacable : entre elle et lui, c'est un duel sans merci, où l'un des deux doit nécessairement être anéanti. Pour arriver à ses fins, elle s'applique à tr^^bler le cœur croyant d'Eisa, à lui inspirer des inquiet » J* des soupçons au sujet de son chevalier. La jeune fille résiste d'abord aux attaques de sa perfide ennemie ; mais peu à peu le poison du doute s'insinue en son âme et fait son oeuvre : à l'adoration confiante et paisible

quel pays je suis Tenu, quel est mon nom, quelle ett ma rare. » (Acte, l se. 3.)

(1) « Ortrude est une femme qui ne connaît pas l'amour... Lo trait dominant de sa nature, c'est la politique. Un homme politique est repoussant une femme politique est un monstre effroyable. C'est un pareil monstre que j'ai dû représenter. Il y a dans cette femme une passion, la passion du passé, des générations disparues, la passion outrée jusqu'à la folie de l'orgueil de race, qui ne peut se manifester que sous la forme de la baine pour tout ce qui vit, tout ce qui existe réellement. Chez l'homme, cette passion est ridicule; cher la femme, elle est terrible, car la femme — en raison du besoin naturel qu'elle a d'aimer — &o\\. nécessairement se passionner pour quelque chose ; ainsi l'orgueil de race, l'amour du passé se transforment chez elle en fanatisme meurtrier. 11 n'y a pas, dans l'histoire, d'apparitions plus cruelles que les femmes politiques... Ortrude est une réactionnaire, éprise uniquement du passé, hostile pour cette raison à tout ce qui est nouveau, et hostile jusqu'à la folie: elle anéantirait le monde et la nature pour rendre la vie h ses dieux tombés en poussière. Mais ce n'est point là un caprice maladif chef eUe: cette passion l'étreiut avec toute la puissance élémentaire de cet instinct féminin de l'amour — instinct qui chez elle est atrophié, dévoyé, sans but. C'est pourquoi aussi cette passion est effroyablement grandiose, » (Lettres à Liszt 7, 164 s.)

; 2g LOHENGRIN

envers &on libérateur succèdent en son cœur la jalousie,

la crainte; elle s'affole à l'idée que l'Inconnu qui Ta sauvée

pourrait se lasser un jour de son amour et l'abandonner

pour retourner dans ces contrées mystérieuses d'où il est

venu. Enfin, dans un moment d'exaltation et de suprême

angoisse, jaillit du plus profond de son être la question

fatale qui brise à tout jamais le lien qui l'unissait à son

sauveur. Lohengrin comprend que la foi s'est évanouie

dans l'âme l'Eisa: elle ne se contente plus d'aimer; elle

veut savoir. Il ne reste plus à l'envoyé du Graal qu'à se

faire connaître et à partir. Devant l'empereur et tous les

barons assemblés, il répond aux questions d'Eisa; il décrit

les splendeurs de sa vraie patrie, de ce lointain Monsalvat,

inaccessible au profane, séjour des élus de Dieu ; il dit le9

ineffables mystères du Graal, la sainte relique apportée sur

terre par les anges et confiée à la garde d'une mystique

chevalerie; il révèle enfin quelle est sa haute origine : son

père est Parzivâl, roi du Graal. C'en est fait, dès lors, de

son beau rêve d'amour. Une fois qu'il a avoué sa divinité,

la loi du Graal ne lui permet plus de séjourner parmi les

hommes. Le cœur plein d'une immense mélancolie, Lohengrin remonte dans la nacelle que lui amène son cygne

fidèle. Et, tandis qu'il s'éloigne, emporté vers sa mystique

patrie, Eisa s'affaisse inanimée entre les bras de son

frère (1), morte de douleur pour avoir connu le suprême

bonheur et ne l'avoir point su retenir.

(L) GottfricJ, le jeune frère «l'Eisa, avait été métamorphosé en cygne par Orlrude. qui avnit ensuite accusé Eisa d'avoir fait périr l'enfant. — C'est lui qui, sous la forma d'un cygne, conduit la barque de Lohengrin. Lors-*

3u'au dénouemeut Orlrude se vante publiquement de son crime, le chevalier u Graal, sur le point déjà de monter dans sa nacelle, s'agenouille sur le rivage et adresse à Dieu une ardeu le prière. Alors app irait au-dessus de la nacelle la colombe du saint Graal. Le cygne délivré de l'enchantement d'Orlrude disparait dans le fleuve, et à sa place surgit Gottfried, rendu à sa icrur et à sou peuple parla prière de Lohengrin.

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