‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 57 sur 192 · HOSTILITÉ DE WAGNER CONTRE LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

HOSTILITÉ DE WAGNER CONTRE LE CHRISTIANISME

existence heureuse ; mais il Ta enfermé ici-bas en un cachot hideux où, quand il a puisé le dégoût de lui-môme, Dieu en récompense lui prépare, après la mort, un séjour de gloire où il jouira éternellement d'une paresseuse béatitude (1). » Ainsi la religion chrétienne, en proposant à l'adoration du croyant un Dieu abstrait et inintelligible par delà l'univers sensible et réel, a créé une sorte d'antagonisme entre l'homme et la nature. Elle enseigne à l'homme que le monde est le royaume du mal ; elle lui défend, sous les peines les plus terribles, de se laisser prendre aux séductions de l'existence ; elle lui persuade de subir, sur cette terre, toutes les misères et toutes les iniquités, sans réagir contre le mal, sans chercher à améliorer sa condition. Elle présente enfin la mort non plus comme la conclusion nécessaire, à la fois logique et morale, de toute existence individuelle, mais comme quelque chose de positif, comme la porte de l'éternité, comme le prélude de la vie bienheureuse, de telle sorte que la vie humaine elle-même n'a plus de sens que comme une préparation à la mort. Le christianisme s'est développé pendant la période de décadence de l'empire romain. Il est le produit naturel d'une époque de corruption générale, d'abaissement universel où l'homme avait perdu tout sentiment de sa dignité, pris en dégoût les jouissances matérielles, les seules qui lui restassent, et renoncé par découragement et mépris à tout effort spontané, à toute activité personnelle. Il ne saurait être la religion, la règle de foi et de conduite de la société future.

Car il n'y a, selon Wagner, d'autre loi morale pour

rhomme que celle de la Nécessité. L'homme satisfait ses

esoins, et, ce faisant, il accomplit sa destinée. Il n'a

(1) Car'. Schr. III, 14.

l9o IDÉES PHILOSOPHIQUES DE WAGNER

d'autre mission que de conquérir la plus large part de bonheur possible, que d'être homme dans la plus haute acception de ce mot. Or l'instinct pousse l'homme, d'une part à vivre pour lui, à développer le plus complètement possible toutes ses aptitudes individuelles, d'autre part à aimer ses semblables, à agir non plus seulement dans son propre intérêt mais dans celui de la société. Entre ces deux tendances que d'ordinaire les moralistes se plaisent è opposer l'une à l'autre, Wagner ne reconnaît pas d'antagonisme irréductible ; il n'admet pas que l'une puisse être regardée comme principe du bien, et l'autre comme principe du mal. Il les regarde toutes deux comme également naturelles et, parlant, également légitimes. Il croit que l'instinct altruiste naît spontanément de l'instinct égoïste ; que l'homme, égoïste et réceptif à l'origine, incline peu à peu de lui-même, par une évolution naturelle, vers l'amour universel ; que cette Nécessité souveraine qui régit tout ce qui existe, le pousse invinciblement, lorsqu'il a acquis son complet développement, à se déprendre peu à peu de lui-même, à aimer d'abord la Femme, puis l'Enfant, puis la Cité, la Patrie, enfin l'Humanité entière (1). L'amour est donc, chez lui, un besoin aussi naturel que l'égoïsme. L'homme complet est à la fois parfait égoïste et parfait altruiste, et, pour réaliser en lui cet équilibre harmonieux des deux tendances fondamentales de son être, il n'a qu*à laisser agir la nature, la toute-puissante Nécessité. Le « manque d'amour » (Lieblosigkeit) est donc une sorte de péché contre la nature elle-même. L'homme chez qui l'égoïsme se prolonge au delà de ses limites naturelles, est obligédefaire effort surluipour combattre l'instinctaltruiste qui est en toute créature. L'homme « sans amour » est nor

(1) Voir plus haut, p. 158 s.

l'égoIsme et l'amour 191

seulement un coupable, mais encore un être incomplet, au développement anormal, une sorte de monstre redoutable et maudit dont Wagner nous a donné le portrait effrayant dans son Alberich de Y Anneau du Nibelung.

Égoïsme naturel et amour : tels sont les deux grandes lois qui régissent la volonté des hommes. Et ce sont aussi les seules légitimes. Toutes les lois édictées par les hommes et que volontiers ils donneraient pour sacrées, la loi du mariage qui constitue la famille, la loi de la propriété sur qui repose la société civile (1), toutes les conventions et tous les traités, tout ce qui est coutume et tradition, tout ce que Wagner appelle le « Monumental » (2), toutes les prescriptions et toutes les défenses n'ont pas de va leur absolue contre la grande loi de l'instinct et de la nécessité. L'histoire du monde est remplie, selon Wagner, par l'éternel conflit de l'instinct naturel avec les lois traditionnelles, avec le « Monumental », et c'est toujours l'instinct qui a raison contre les lois. C'est d'abord l'individu qui s'insurge au nom de l'instinct, et en vertu d'une invincible « nécessité » (Noth) contre la société et ses traditions. Mais sa volonté, isolée d'abord, se communique de proche en proche et cela précisément parce qu'elle n'est pas arbitraire mais dictée par la nécessité. Ce qui était d'abord « nécessité » pour un seul, devient donc « nécessite » pour beaucoup; finalement toute la masse des instinctifs, la foule des simples qui ne se conforment pas pour agir aux prescriptions égoïstes ou arbitraires de la raison humaine mais laissent parler en eux la voix de la nature, le « peuple » en un mot ressent cette « nécessité ». Il reste alors à surmonter la résistance de ceux qui no partagent

) Voir plus haut, p. 156 s.

2) Sur la notion du « Monumental », voir Ges. Schr. 7F, 231 si.

Page 1