‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 69 sur 192 · L ACTION : HISTOIRE ET MYTHE · texte numérisé non relu

L ACTION : HISTOIRE ET MYTHE

comme nous l'avons déjà vu (i), est commun à tous les récits historiques et les rend peu propres à être traités par le poète qui crée dans l'esprit de la musique. L'homme instinctif, en présence des actions humaines, crée des mythes et des légendes, mais ne fait pas d'histoire. Pour traiter en drame un sujet historique, le poète devrait donc faire subir à l'histoire une déformation analogue à celle que subissent les faits réels lorsqu'ils se réfléchissent dans l'âme instinctive du peuple. Or cette transformation, qui a pour effet de dépouiller l'histoire de son caractère contingent, est, dans presque tous les cas, absolument impossible (2). Les récits mythiques ou légendaires, au contraire, sont une matière infiniment plus favorable pour le dramaturge. Dans ces récits, en effet, le travail d'adaptation que doit subir un fait réel pour devenir matière poétique est en grande partie déjà fait sans que le poète ait eu à intervenir. Les mythes ne portent pas la marque d'une époque historique rigoureusement déterminée ; les faits qu'ils racontent ont lieu « il y a longtemps », bien loin dans le passé mort ; les héros qu'ils célèbrent sont très simples, faciles à mettre en scène, ils vivent déjà dans l'imagination du peuple qui les a créés, et quelques traits précis suffisent pour les évoquer ; leurs sentiments sont ces émotions spontanées et élémentaires qui de toute éternité ont agité le cœur humain; ce sont des âmes toutes neuves, des primitifs qui portent en eux-mêmes leur principe d'activité, qui n'ont pas de passé derrière eux, qui n'ont ni préjugés héréditaires, ni opinions conven-

(i)Voir p. 52 s. et 94 st.

•2) Nous verrons dans notre rtude sur Y Anneau du Sibrlunrj que Wi?ner a effectivement tenté de transformer dans cet esprit l'histoire de Frédéric Darberousse, mais qu'il a dû finalement reuoncer à cette entreprise et mettre eu drame la légende de Siegfried ta qui il avait reconnu l'oquivaieu', mythique de son héros historique.

tionnelles. Voilà bien les héros, voilà les récits qui conviennent au dramaturge.

L'action dramatique, quelle que soit d'ailleurs son origine, doit dans tous les cas satisfaire à deux conditions : d'une part, elle doit être suffisamment importante et, à cet effet, peindre la vie humaine dans un de ses moments caractéristiques; d'autre part, elle doit être d'une trèsgrajide simplicité, car une action trop complexe ne peut faire impression sur la sensibilité. Le poète devra donc s'imposer un double travail. Il considérera d'abord l'action qu'il veut traiter dans ses rapports avec l'ensemble des événements humains et déterminera les relations complexes qu'elle peut avoir avec d'autres phénomènes. Une action, à moins d'être dénuée de toute importance et par suite impropre au drame, n'est jamais isolée : elle fait partie d'un vaste enchaînement de causes et d'effets ; or cet enchaînement, le poète doit s'efforcer de se le représenter clairement dans toute sa complexité, dans toute son étendue. Ce travail d'analyse achevé, il lui restera à accomplir un travail inverse de synthèse. Après qu'il aura pris conscience, par. sa raison, du contenu de son action dramatique et qu'il se sera fait ainsi une image intellectuelle de son sujet, il s'agira pour lui de transformer cette image intellectuelle en image sensible, d'exposer son sujet sous une forme qui puisse faire impression sur la sensibilité du spectateur. Pour cela il faut qu'il le condense, qu'il le réduise à ses données essentielles, sans toutefois en diminuer l'importance et l'intérêt. Il faut (pour nous servir de l'expression de Wagner) qu'il transforme l'action extraordinaire qui charme l'intelligence par le spectacle grandiose d'un ensemble de phénomènes présentés dans une bel ordonnance, en un « miracle naturel » ( Wunder) qui pre duise sur l'homme instinctif un effet correspondant

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