‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 7 sur 192 · LA PHILOSOPHIE DB WAGNER · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DB WAGNER

manière plus ou moins rivante les conceptions de sa raison. Il suit une voie inverse :il voit et raconte la nature réelle et vivante et les événements humains; seulement, dans la nature, dans les événements humains, il découvre Faction des lois générales, de ces mêmes lois générales que les philosophes, qu'un Feuerbach ou un Schopenhauer ont formulées dans un langage abstrait pour la raison pure. Wagner est un génie spontané et instinctif quoique parfaitement conscient, un artiste inspiré quoique doué d'un esprit hautement généralisateur. Pour cette raison, aussi, il serait parfaitement inutile de chercher chez lui un système philosophique proprement dit. Même dans ses ouvrages en prose où pourtant il parle un langage fort abstrait, il reste toujours, avant tout, artiste, et procède par intuition plutôt que par raisonnement. Il a sur tous les grands problèmes de l'existence des aperçus ingénieux, des vues profondes ; mais il se préoccupe peu de les coordonner, de les présenter sous la forme d'un corps de doctrines. C'est qu'en effet il ne se soucie pas de confinera la raison par des arguments logiques; il veut frapper l'imagination, parler au cœur. Il n'est pas un philosophe qui échafaude patiemment un système savamment déduit, mais un penseur inspiré, un « voyant », dans une certaine mesure aussi, un apôtre. Et si sa pensée a exercé une action si profonde sur tant de nos contemporains, ce n'est peut-être pas parce qu'il a mis au jour des vérités nouvelles, ou pressenti des vérités futures, c'est surtout parce qu'il a su dégager des idées abstraites énoncées par les phil jsophes ce qu elles renferment de beauté et d'émotion, parce que, dans notre siècle linissant, a été, avec Tolstoï, le poète le plus inspiré do la « relion de la souffrance humaine »»

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Par une autre voie, l'étude du drame de Wagner noua conduit à l'examen de ses théories sur Fart. Wagner en effet n'est rien moins qu'un de ces génies naïfs qui, suivant le mot de Goethe, chantent « comme l'oiseau qui habite dans les branches ». Peu d'artistes ont, autant que lui, réfléchi sur les lois de leur art et pris conscience, au môme degré que lui, de la nature exacte de leurs facultés créatrices. A diverses reprises il a, pendant un temps plus ou moins long, interrompu toute activité créatrice, mis de côté tout travail poétique ou musical, et pris résolument la plume, soit pour se défendre contre les attaques dont il était l'objet, et faire jusùce des calomnies et des idées fausses répandues à profusion sur sa personne ou sur son œuvre, soit pour exposer en détail ses vues sur le drame musical et l'art c;: général, pour faire connaître au public la genèse de ses ouvrages et de ses idées, l'éclairer sur ses intentions véritables et lui faciliter l'intelligence de ses compositions dramatiques et musicales. Ses œuvres théoriques nous fournissent ainsi un commentaire infiniment curieux et instructif de ses drames et constituent un document d'une importance exceptionnelle pour l'histoire de l'art, Wagner étant à peu près le seul des musiciens contemporains qui ait longuement médité sur la question si obscure et si complexe de l'union de la musique et du drame. Ses adversaires, ne pouvant contester ce fait, ont cherché à l'exploiter contre Wagner en prétendant que la réflexion chez lui avait étouffé l'inspiration artistique. Ils l'ont représenté comme un penseur abstrait, musicien savant plutôt qu'artiste véritable, concevant d abord des théories esthétiques, puis construisant patiemment des œuvres conformes au programme qu'il s'était tracé. No trouvons ce motif développé par exemple dans le célèb réquisitoire lancé par Fétis en i852 contre la musique

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l'avenir (i) ; il a fait ensuite le tour de toute la presse musicale pour devenir finalement un des leitmotiv favoris de la critique hostile à Wagner. Ce n'est là toutefois qu'un paradoxe peu vraisemblable dès qu'on l'examine de près D'abord l'étude comparative des drames et des théories de Wagner nous montrera qu'en fait ce sont les œuvres qui ont procédé les théories. Wagner s'abandonnait pleinement à son instinct créateur pour composer, après quoi il prenait conscience de ses procédés et s'efforçait de les justifier rationnellement ; si bien que ses théories musicales sont en dernière analyse la généralisation systématique de ses expériences d'artiste. Puis la réflexion, loin d'être chez lui un obstacle à la spontanéité de l'inspiration, Ta tout au contraire aidé à s'affranchir d'usages conventionnels qui l'empêchaient de suivre librement son instinct créateur. Nous verrons qu'au commencement de sa carrière, Wagn^ ïubit, comme tout débutant, l'influence des idées régnantes sur la musique et le drame musical ; que peu à peu, il secoue le joug importun des traditions d'école et apprend à se mouvoir plus librement, tantôt favorisé par d'heureijx hasards ou guidé par son instinct obscur d'artiste, tantôt conduit dans la bonne voie par les efforts

[i) Reçue et Gazette music. de Paria 1852, n*« 23 à 26, 28, 30, 32. — «es efforts do Wagner tendent à transformer l'art par un système, non par Inspiration. Et pourquoi cela ? Parce que l'inspiration lui manque, parce qu'il D'à pas d'idées, parce qu'il a conscience de son infirmité à cet égard et parce qu'il cherche à la déguiser ». « Weber se livre à l'inspiration. Wagner médite et calcule ». — Sur la théorie du Leitmotiv : « Je suppose qu'ils [nos lecteurs] se représentent la monotonie, le pédantisme affadissant et l'ennui qui doivent être les conséquences d'un tel moyen converti en système. Employé dans une occasion exceptionnelle, il peut être admis ; mal appliqué aux personnages mis en action, il anéantit nécessairement l'inspirotion spont?n«« et convertit le travail de l'artiste en une succession non interr ne d'opérations combinées. Un ouvrage conçu de cette manière p ait être conçu comme une œuvre d'intelligence, mais ne pourra J< <s traduire l'impression d'une production d'art, dans le sens vrai d mot. »

BfTRODUCnON

de sa vigoureuse raison ; qu'enfin après un immense labeur intellectuel il prend définitivement conscience de ce qu'il est et de ce qu'il veut. Alors seulement il sent qu'il est affranchi de tout préjugé scolastique, émancipé à tout jamais de lois qui ne sont pas faites pour lui, qu'il peut être complètement « lui-même » sans crainte de se tromper. Et alors seulement, aussi, il goûte, en composant ses œuvres, cette félicité supérieure dont jouit l'artiste lorsqu'il s abandonne en toute indépendance à l'instinct créateur qui est eo lui, et que l'œuvre jaillit librement, telle qu'il la pressent, sans effort, telle qu'elle devait être en vertu d'une nécessité immanente. Cette jouissance, Wagner affirme l'avoir connue dans toute sa plénitude en composant Tristan : « On peut, écrit-il, apprécier cet ouvrage d'après les lois les plus rigoureuses qui découlent de mes affirmations théoriques : non que je l'aie modelé sur mon système — car j'avais alors radicalement oublié toute théorie — mais parce qu'à ce moment enfin j'étais arrivé à me mouvoir avec la plus souveraine indépendance, dégagé de toute préocupation théorique, heureux de sentir, pendant la composition, combien mon essor dépassait les limites de mon système. » (1). Ce sentiment de joyeuse confiance en soi était, il le savait bien, le fruit de ce prodigieux effort de réflexion, accompli quelques années auparavant, et qui lui avait donné la perception nette du but vers lequel il tendait et que jusqu'alors il entrevoyait seulement d'une manière plus ou moins confuse. Sûr désormais de son instinct, dont sa raison avait pu contrôler les tendances et vérifier en quelque sorte le mécanisme, il lui était permis de se confier en toute sécurité aux inspirations de son génie créateur.

(\) Ces. Sehr. Vif, 119,

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Dans cette étude sur Wagner poète et penseur nous nous proposons de suivre tout simplement Tordre chronologique des faits. Cet ordre s'impose évidemment pour l'examen des drames. Il s'impose également, croyonsnous, pour l'étude des opinions philosophiques de Wagner. Comme ses idées n'ont rien de systématique et qu'elles ont subi des variations assez considérables aux diverses périodes de sa vie, il serait hasardeux de les ranger artificiellement dans le cadre d'un système et il est bien préférable, au contraire, de les examiner dans leur évolution historique. Il n'en est pas tout à fait de même pour les idées de Wagner sur l'art qui forment véritablement un corps de doctrine. Par bonheur, l'exposé systématique de la théorie du drame musical a sa place naturellement marquée dans une étude chronologique de l'œuvre de Wagner: presque tous ses grands ouvrages d'esthétique ont paru entre i84q et i85i ; et à partir de ce moment les données essentielles de la doctrine wagnérienne sur le drame musical n'ont plus guère changé. Nous suivrons donc le grand artiste dans les étapes successives de sa longue carrière, depuis sa jeunesse aventureuse et difficile jusqu'au triomphe définitif de l'œuvre de Bayreuth, en abrégeant le plus possible, bien entendu, tous les détails purement bio graphiques et en nous attachant uniquement à faire bien comprendre l'évolution de « l'homme intérieur », de ses idées etdeses.croyances. J'ajoute enfin que je m'efforcerai de donner à mon exposition un caractère aussi objectif, aussi strictement impartial que possible. Alors que la plupart des ouvrages sur Richard Wagner ont le caractère d'apologies ou de pamphlets, je m'attacherai au contraire, tôt à décrire qu'à juger, à constater des faits plutôt qu'à muler des appréciations subjectives, en un mot à faire vre d'historien et non de polémiste. Comme d'ail-

leurs je n'ignore pas qu'il n'est pas possible, môme avec la meilleure volonté du monde, de faire entièrement abstraction de ses sentiments particuliers, je crois devoir avertir le lecteur — s'il ne Ta point déjà remarqué de lui-même, — que je goûte et admire profondément l'œuvre de Wagner, et que, d'une manière générale, j'incline à une indulgence peut-être excessive pour l'art germanique avec ses tendances « musicales » à la rêverie f et au symbolisme. Étant prévenu ainsi de mon « équation personnelle » et de l'esprit dans lequel j'ai étudié mon sujet, il saura — au cas où il chercherait de son côté à se former un jugement « objectif » — dans quel sens il pourrait avoir à corriger mes impressions et mes conclusions.

L'étude de la vie et des œuvres de Wagner a donné naissance à un DOinbreénorme d'ouvrages de tout genre ; le lecteur curieux de bibliographie consultera les 4 volumes de M. (JEsterlein, Kalalog einer H. Wagner- Bibliothek. Leipzig, 1882-95. Nous nous bornerons à éoumérer ici lei principaux documents à consulter pour l'histoire de Wagner, nous ne citerons par contre aucun ouvrage sur Wagner, car leur énumération, même eu nous bornant aux principales études seulement, nous entraînerait trop loin. Nous ne ferons d'exception que pour le beau livre de M. Chamberlain, /?. Wagner, Mûncben 1896, le travail d'ensemble de beaucoup le plus remarquable qui ait paru jusqu'à présent sur le maître de Bayreutb, et le grand ouvrage de M. Glasenapp, Das Leben R. Wagner* (!*• éd. 1876- ?7; 2* éd. 1882; 3" éd. 1894 et suiv.). qui coutient une masse énorme de -enseignements biographiques ainsi qu'un très graud nombre de documents inédits ou peu connus.

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