‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 6 sur 192 · LA PHILOSOPHIE DE WAGNER · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE WAGNER

convictions du moment. On lui a souvent fait un grief de ses tendances symboliques et philosophiques; on lui a reproché de mêler maladroitement la spéculation à la poésie, d'interrompre une action pathétique, par de froides tirades abstraites empruntées aux doctrines de Feuerbàch ou de Schopenhauer, de semer sea drames do longs discours métaphysiques qui fatiguent et ennuient l'auditeur et détournent son attention du sujet. Ceux qui raisonnent ainsi se condamnent, croyons-nous, non seulement à méconnaître la valeur vraie de ! oeuvre de Wagner, mais encore à ne pas goûter la poésie allemande, al même, d'une manière plus générale, la poésie germanique dans ce qu'elle a peutêtre de plus original : cette fusion de l'image vivante et de l'idée, de la réalité /isible et tangible avec la loi idéale qui explique le cas particulier, fusion que l'on trouve si souvent réalisée pai exemple dans la poésie de Gœlhe, ou encore, d'une manière différente, mais à un degré éminent aussi, darj£ les drames i'Ibsen. Goethe a fait la théorie de cette fa«;oL de concevoir les choses et qu'il nommait l'intuition L'intuition, telle qu'il la définit, consiste essentiellement à voir Jans chaque image particulière l'idée générale qu'elif renferme. Un exemple fera mieux comprendre celte définition abstraite : Gœthe voit un jour, près de Schaffoupe, un pommier entouré de lierre; et aussitôt cettj» »magf. prend à ses yeu* une valeur de plus en plus générai»- , il se représente le pommier enlacé, étouffé par la plante parasite qui s'attache au tronc par mille fibres invisibles, tire de lui sa nourriture et tarit peu à peu en lui les sources de la vie ; et cet arbre étouffé par la plante dont il est l'appui, lui apparaît tout à coup comme le symbole de >mme à qui s'est attaché une femme ; comme le lierre, : est flexible et caressante ; comme lui, elle a besoin Jîrnenter sa vie à une autre vie; comme lui, elle étouffe,

épuise et fait périr celui qui a laissé s'implanter chez lui cet hôte dangereux. Ainsi l'image particulière sfest transformée dans l'esprit de Goethe en une idée générale,- en un symbole que nous trouvons exprimé sous une forme admirable dans l'élégie d'Amyntas. « Tout ce qui passe n'est que symbole », a-t-il dit dans son second Faust : et ce don mystérieux de concevoir à la fois 1© signe et l'idée, de voir d'un seul coup d'œil l'objet réel et l'idée générale dont il est le symbole constitue, selon lui, à proprement parler, le génie. — Il nous semble bien que Wagner a eu ce don mystérieux de l'intuition, et que chez lui le poète ne peut et ne doit pas être séparé du penseur. Lorsqu'il étudiait la légende de Tristan et Iseut, il lui semblait voir en quelque sorte dans cette légende réelle et vivante la loi générale dont elle était l'expression et d'après laquelle l'amour, poussé à un certain degré d'exaU tation, se dépouille chez les natures d'élite de tout mélange d'égoïsme et conduit l'homme à souhaiter la mort, l'anéantissement de l'individu au sein de la nuit éternelle. De même, lorsqu'il considérait la légende de Parsifal, elle lui apparaissait comme le symbole de la rédemption de l'humanité par la pitié consciente. Comme Gœthe, Wagner partait du cas particulier, de l'image colorée, plastique, vivante, mais à travers cette image, il distinguait la loi générale dont cette apparence éphémère lui paraissait être une expression particulière. Et lorsqu'il créait ses drames, il s'efforçait instinctivement, tout en donnant à son sujet la vie extérieure sensible et pittoresque qull comportait, de faire voir en même temps les causes profondes, le sens intime des scènes qu'il déroulait sous les yeux du spectateur. Wagner n'est donc pas un poète allé gorique qui part d'une idée abstraite et cherche ensuite è donner un corps à ses abstractions, à personnifier d'une

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