‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 83 sur 192 · WOTAN ET SIEGMUND · texte numérisé non relu

WOTAN ET SIEGMUND

sein de l'humanité ; par la guerre, par de rudes aventures elles préparent une race de héros capables de défendre le Walhall à l'heure de la lutte. Wotan lui-môme, sous le nom de Wàlse, s'unit à une mortelle et procrée un couple humain, Siegmund et Sieglinde ; avec son fils Siegmund, il court les bois à la manière des loups, endurcissant par des épreuves sans nombre le corps et l'âme du jeune héros : il espère qu'un jour Siegmund pourra accomplir l'exploit interdit aux dieux, tuer le géant qui sous les traits du dragon Fafner garde en son antre le trésor et l'Anneau duNibelung, et ruiner ainsi à tout jamais les espérances d'Alberich. — Vain espoir l — Déjà Siegmund surpasse en vaillance tous les hommes ; un jour, poursuivi par ses adversaires après une lutte inégale", il se réfugie, blessé et sans armes, chez son ennemi Hunding ; reconnu par Hunding, il semble qu'il n'ait plus qu'à mourir; mais, dans la cabane de son ennemi, il retrouve sa sœur Sieglinde, mariée contre son gré à Hunding qu'elle hait; elle indique à son frère le glaive de victoire, Nothung, que Wàlse lui avait promis jadis; puis les deux Wàlsungen s'unissent d'amour et s'enfuient ensemble, poursuivis par Hunding. Wotan, dans le combat qui s'apprête, voudrait donner la victoire à Siegmund. Mais sa femme Fricka se révolte contre cette décision. Gardienne de la coutume, elle proteste au nom de la morale violée contre l'union incestueuse d'un frère et d'une sœur ; elle exige la mort de Siegmund. Et comme Wotan essaye do sauver le héros qu'il aime, elle lui démontre victorieusement que Siegmund ne peut pas accomplir l'exploit que le dieu attend

fi rée de Wôtan, est la traduction littérale du norrois ôskmœr (une désignatj m des Walkûres dans l'Edda), et signifie dans la pensée de Wagner soit « fierge issue du désir de Wotan », soit « Vierge exécutrice du déiir de \ otan ».

2jH l'àNNBAÛ DU NlBEtUNG

de lui. S'il est brave, c'est à Wotan qu'il doit sa bravoure: c'est le dieu qui a versé dans son cœur l'audace et l'ambition, c'est lui qui a exalté sa témérité contre les lois divines, lui qui à guidé ses pas vers la cabane de Hunding, loi encore qui à l'heure de la détresse a mis entre ses mains Pépée victorieuse. Siegmund n'est donc que la créature de Wotan ; pas plus que son père, il n'a le droit d'affronter Fafner et de reprendre l'Anneau. Et le dieu vaincu ne peut que courber la tête, en maudissant les lois qu'il a lui-même créées et dont il est à présent l'esclave :« Dans mes propres liens, je me suis pris: de tous les êtres, moi le moins libre (i)l » Siegmund périra.

Alors dans l'âme du diôu torturé par un désespoir infini s'élève le sentiment qui seul peut l'affranchir de ses angoisses : le renoncement, l'acceptation volontaire de la mort. Il ne voit désormais aucun moyen de lutter contre la destinée. Comment pourrait-il en effet créer un être vraiment libre, un être qui serait distinct de lui, indépendant, mais eapable néanmoins de reprendre l'Anneau et de réparer ainsi l'iniquité initiale : « Ignominie divine! Déshonorante détresse t Dégoût de ne retrouver que moimême, éternellement, dans tout ce que je crée 1 Autre chose, voilà ce que je cherche, autre chose que moi : c'est en vain I car l'être indépendant doit se créer luimême : — je ne sais que me pétrir des valets »(*)! Wotan se voit donc condamné par une inexorable fatalité, en vertu de l'anathème qui pèse sur tous ceux qui ont touché à l'Anneau d'Alberich, à échouer dans ses plans : « Je dois abandonner qui j'aime, égorger qui j'aime, le trahir, mentir à la parole en laquelle il a foi ! Adieu donc, gloire du rang suprême, éblouissante ignominie de la magnifiée >

(*) « Tch unfrttietter Aller » [Qc*. Schr. VI, 31). (2, Get. Schr, VI, 41.

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divine l Mon édifice, puisse~t-il crouler ! Mon œuvre» je la répudie ! Je ne désire plus rien sinon la fin I — la fin (i)! » Et Wotan, torturé par 1* sentiment de son impuissance! hanté par l'effroyable désir d'ensevelir sous les ruines du monde anéanti son inguérissable tourment, bénit, la rage au cœur, le futur maitre du monde, Hagen, le fils d'Albericb, engendré dans la haine par le Nibelung comme Siegmund fut engendré dans l'amour par le dieu, « Soit, je te bénis, fils du Nibelung I Plein, pour elle, d'un profond dégoût, je te lègue cette vaine splendeur de la divinité : tu peut en rassasier ton insatiable haine (2) ! » Une dernière épreuve achève de baiser l'orgueil de Wotan. Il a ordonné à la Walkûre Brunnhilde, la confidente de ses plus secrètes pensées, la fille de son désir aimée entre toutes, de frapper Siegmund* Mais Brunnhilde emportée par l'amour et la pitié» sûre aussi qu'en aidant Siegmund elle suit la vraie volonté de son père, désobéit aux ordres de Wotan. Elle cherche à donner la victoire au fils do Wâlsc : il faut que Wotan lui-mêrre brise de sa lance l'épée qu'il avait donnée à Siegmund et le livre sans défense aux coups de Hunding. A la douleur de frapper un fils aimé s'ajoute pour Wotan la colère de voir sa fille sa plus chère se révolter contre ses ordres, braver son autorité. Il frappe l'infidèle d'un châtiment effroyable : <r Tu n'étais que par ma volonté, c'est contre elle que tu as voulu ; tu étais mon Désir fait vierge, c'est contre lui que tu as décrété ; la vierge porteuse de mon bouclier, et c'est contre moi que tu l'auras porté ; tu disposais pour moi du sort, et c'est contre moi que ton choix en aura disposé ; ton âme inspirait mes héros, et c'est contre moi

(i) Ge*> Schr. VI, W.

(2) Ges. Schr. VI S3.

280 l'anneau du nibelung i

■j que tu les animes ! — Ce que tu étais, Wotan te Ta dit : I

ce que tu es encore, constate-le toi-même 1 Fille de mon Désir, tu ne Tes plus ; une Walkûre, tu l'auras été : — i

Sois donc dorénavant ce qu'ainsi tu es encore Tu es \

exclue de la race des Dieux, retranchée de la souche éternelle... Sur ïette cime, je t'exile ; d'un sommeil sans dé- , fense, j'y vais fermer tes yeux. Au premier homme alors la vierge, au premier homme qui la trouvera sur sa route, et qui l'éveillera (i). » Pourtant, devant les supplications de sa fille, Wotan s'adoucit : sa colère le quitte pour \ faire place à une immense mélancolie. Briinnhilde, il le sait, n'est qu'une partie de lui-même ; elle est son amour j pour l'Homme héroïque qu'il vient de frapper pour obéir à une loi qu'il hait maintenant ; elle est son « meilleur Moi » qu'il a dû immoler tout à l'heure aux exigences impérieuses de sa raison. Il ne peut l'abandonner à un lâche, à un indigne, sans se diminuer lui-même. Il écartera donc du rocher où repose sa fille tout homme accessible à la peur. Autour de Briinnhilde endormie jaillira une mu- : raille de flamme infranchissable à quiconque craint la Lance du Dieu ; nul ne saurait conquérir la Walkûre, i sinon le héros plus libre que Wotan même, — l'Homme élu qui seul peut sauver le Monde (2). Et quand Wotan d'un baiser enlève à Briinnhilde la divinité, et dépose la I vierge endormie sur un tertre moussu où, abritée par les larges branches d'un sapin, elle attendra, sous son ar- \ mure de Walkiire, le libérateur qui doit la réveiller, — c'est en réalité sa propre âme, son propre désir de vivre qu'il a couché au tombeau.

Il a renoncé, désormais, à son rêve de puissance et

(i)Ges. Schr. VI, 72, sa.

(2) « Der Feige fliehe BrûnnhUdu's FeU : denn einer nur frète die Braut, der fréter aU fc/i, der Gott. » (Ges. Schr. VI, 83.)

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